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Regards croisés sur les politiques publiques sportives des villes

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Les politiques publiques, qu’elles soient sportives ou non, font l’objet aujourd’hui, et de plus en plus souvent, de fortes tensions qui les condamnent à davantage de rationalisation.

Les raisons sont avant tout budgétaires et légales. Les finances locales ne sont pas extensibles à l’infini à moins d’accroître la dette publique et d’augmenter les impôts. Un certain nombre de dérapages, en matière de dépenses outrancières et/ou inadaptées, ont eu lieu, ce dont font état nombre de rapports de la Cour des Comptes (1). La loi du 5 janvier 1988, « d’amélioration de la décentralisation » a introduit la notion « d’emploi régulier des fonds » pour tenter d’encadrer au mieux les dépenses publiques dans les collectivités locales et territoriales. Depuis la promulgation de cette loi, les contrôles portent donc sur la régularité et la légalité des dépenses ainsi que sur l’équilibre budgétaire (2). Le rapport d’information, remis en 2011 par le Sénateur Edmond HERVÉ, au nom de la délégation aux collectivités territoriales, « analyse dans toutes ses dimensions […] fait ressortir les points de consensus et de clivage, les évidences et les oublis, les mutations et les évitements, les échecs et les succès d’une décentralisation » qui, transférant nombre de pouvoirs aux élus locaux, a accru sans toujours qu’ils en aient les moyens financiers, humains ou plus simplement évaluatifs les dépenses publiques sans avoir les recettes adaptées (3).

Si, dans un passé relativement proche, nombre de décisions étaient prises sans se soucier ni de la demande, ni du coût, ni de l’intérêt social, ni même dans certains cas, en ce qui nous concerne ici, de l’intérêt sportif lui-même, les politiques publiques, mises en oeuvre ou attendues/espérées par les usagers en attente de solutions, sont de plus en plus souvent scrutées, analysées et critiquées. Les réseaux sociaux, forums et autres médias interactifs ont accru le pouvoir critique de l’usager au regard de l’action et de l’homme politique (4). Ce dernier est incité à davantage de prudence dans ses choix, à plus de clarté dans ses prises de décision, à rendre compte de son action. Les cinq critères définis par Müller (5) (1990) pour fonder l’existence des politiques publiques deviennent autant d’analyseurs permettant de justifier (en ce qui concerne les hommes politiques) ou vérifier (pour les usagers) les choix effectués, les actions mises en oeuvre, mais aussi et surtout l’efficience de ces politiques. Les politiques publiques sportives n’échappent pas à cette mise en tension de la rationalisation (voulue mais aussi subie) de l’action politique. Non que celle-ci s’inscrive totalement dans la « théorie des choix rationnels » mais, dans ce contexte, l’action politique s’écrit et prend corps et forme dans un calcul de type « coûts-avantages » et « coûts-bénéfices » (6). Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux de Weber (1959, 206) pour qui tout projet politique devait être organisé « selon l’éthique de la responsabilité ou selon l’éthique de la conviction. […] Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » – et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes » » (7). Les politiques sportives n’échappent pas à cette évolution. Elles sont discutées à l’aulne tout à la fois : - des problèmes budgétaires qui contraignent les finances locales et obligent à penser la rationalisation des choix (construction/rénovation des équipements ; affectation des équipements de manière dédiée/partagée ; encadrements sportifs municipaux ou contractuels ; etc.) (8) ;

- des recompositions/redéfinitions territoriales entraînant des modifications importantes tant en matière de compétences, de financements, que de logiques territoriales (Ville/commune vs communautés de communes, d’agglomération ou urbaine) (9) ;

- des demandes sans cesse croissantes des usagers « traditionnels » (associations sportives locales, sportifs eux-mêmes) mais également des usagers recourant aux espaces ouverts dans des pratiques autogérées (skate park, footing, etc.) ou s’appropriant à des fins collectives et/ou individuelles des espaces non prévus à cet effet (soirées roller, parkour et autres) que ce soit lors de manifestations organisées ou par simple mimétisme vis-à-vis d’autres usagers (10) ;

- de l’émergence de nouveaux sports ou de nouvelles modalités de pratiques qui amènent à penser les équipements et accompagnements différemment, quand bien même ceux dont bénéficie la ville ont été conçus de nombreuses années en amont (11) ;

- de la nécessité sans cesse croissante pour les hommes politiques de « rendre compte », aux habitants qui les ont élus, les amenant à évaluer et redéfinir leurs politiques en prenant en compte des facteurs aussi complexes et souvent peu conciliables que constituent les enjeux politiques, les finances locales, les attentes, la satisfaction des usagers (12) mais aussi la sécurisation des équipements/événements (13) ;

- de la volonté de faire vivre la ville à travers des événements sportifs, qu’ils soient sous forme de spectacles (l’arrivée d’une étape du Tour de France ; le départ de la Route du Rhum) ou de manifestations favorisant la pratique du plus grand nombre (Marathon du Médoc ; Tout Rennes Court), qui peuvent constituer des déclencheurs de pratique, être révélateurs de lien social mais aussi fournir des éléments de marketing territorial (14).

Les quatre articles qui constituent ce numéro interrogent, chacun à leur manière, la rationalisation des politiques publiques sportives et ce à partir de deux thématiques particulières : l’organisation d’événements sportifs et la promotion des pratiques sportives liées à la santé.

Dans le premier, Jean-Loup Chappelet et Joël Pinson montrent que depuis leurs premières conceptualisations, les politiques publiques d’accueil systématique d’événements sportifs (PASES) ont beaucoup évolué du fait de l’évolution concomitante du sport et des événements, ainsi que du concept de marketing territorial. De nombreuses villes, régions et même pays se sont lancés dans des PASES locales, régionales ou nationales. Ils analysent les principales évolutions de ces PASES à la lumière des cas d’une ville, celle de Lausanne, d’un canton, celui de Vaud, qui illustrent parfaitement chacune de ces évolutions. Le processus lausannois n’est pas spécifique, bien que cette politique soit très particulière à tous égards du fait de la situation unique de Lausanne, son canton et la Suisse sièges de l’administration du sport international (Environ soixante fédérations sportives internationales ou européennes y sont aujourd’hui basées comme la FIFA, l’UEFA, etc.).

L’article entend ainsi donner un panorama des évolutions managériales actuelles qui transforment les PASES en SASES (stratégies d’accueil systématique d’événements sportifs), la PASES lausannoise servant de fil rouge pour présenter six grandes transitions observables.

Dans le deuxième, Hugo Bourbillères, Dominique Charrier et Barbara Evrard remarquent que les événements sportifs sont souvent considérés par les acteurs publics comme des outils pouvant intégrer le programme d’action d’une politique sportive. L’exemple de l’axe du développement du sport féminin dans la politique sportive parisienne de 2000 à 2015 illustre cependant le processus inverse : les acteurs publics s’emparent d’une « impulsion participative locale » pour nourrir un axe de politique sportive par le prisme événementiel. Cet événement municipal au caractère évolutif (dispositif, gouvernance) induit des impacts positifs (social, pratique sportive, managérial) mais également négatifs (effet de cannibalisme sur la politique sportive). Cette étude s’intéresse à la manière dont les politiques publiques se réapproprient une impulsion pour recréer de la dynamique au niveau local. L’analyse du cas suppose d’impliquer le mouvement sportif ainsi que d’établir des passerelles entre les acteurs publics et associatifs. Enfin, dans le contexte parisien, la mise en synergie des acteurs se questionne à l’échelle de l’aire urbaine, formalisée par l’arrivée du Grand Paris en 2016. Les événements sportifs portés par l’acteur public, qu’ils soient créés ou recyclés à partir d’impulsions participatives locales, vont tenir dans les années à venir un rôle stratégique dans cette redéfinition territoriale par leur potentiel fédérateur.

Dans le troisième, Marina Honta interroge la tendance, relativement récente, à promouvoir les activités physiques et sportives pour favoriser la santé des individus. Les incitations sont multiples et les campagnes du type « Manger-Bouger » constituent autant d’incitation à s’activer, lutter contre la sédentarité, mieux gérer son alimentation et s’adonner à des exercices physiques chez soi ou à l’extérieur. Plusieurs rapports et programmes de prévention et d’éducation à la santé ont été élaborés à partir du constat de l’augmentation de la prévalence à l’inactivité physique, désormais présentée comme un danger sanitaire. Ces dispositifs ambitionnent de réduire les conséquences négatives de ces comportements individuels pour la collectivité et visent également à agir sur des acteurs collectifs afin qu’ils contribuent eux aussi à les changer. Alors que les villes figurent au titre de ces leviers légitimés, le cas analysé ici de quatre communes montre à quel point les formes de leur engagement en la matière peuvent être fragiles.

Dans le quatrième, Cécile Collinet et Christine Caluzio s’intéressent à une population particulière : les troisième et quatrième âges. Elles montrent que la prévention du vieillissement constitue un axe fort des politiques de santé au niveau français qui s’inscrit dans un contexte mondial et européen incitateur. Les activités physiques et/ou sportives font partie intégrante des dispositifs proposés et les encouragements à leur pratique sont multiples. C’est au niveau local que se met en place réellement l’organisation de la prévention à destination des populations vieillissantes mettant en jeu un maillage complexe d’organismes (caisses de retraites…), d’associations (sportives ou spécialisées dans la prévention…) et de collectivités territoriales… Elles portent dans cet article le regard sur le niveau municipal pour envisager la manière dont la prévention du vieillissement au moyen des activités physiques est prise en charge par les acteurs afin de mettre au jour leurs modes d’actions et leurs marges d’innovation en la matière. Trois formes d’actions ont été repérées dans l’enquête de terrain correspondant à trois formes d’engagements. Chacune témoigne des difficultés de la commune à organiser une véritable politique de prévention du vieillissement, a fortiori, en mobilisant les activités physiques.

Ces quatre contributions offrent ainsi, à partir de deux entrées distinctes mais également d’exemples divers et variés, pris en en France et en Suisse, un regard critique, au sens analytique du terme, des politiques sportives mises en oeuvre, de leurs finalités et de leurs contraintes, des populations concernées et des actions concrètes mises en place, chaque fois en fonction d’un contexte économique, politique, social voire sanitaire particulier.

 

1 https ://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Rapportpublic- annuel-2015 (page consultée le 30 mars 2015).

2 http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFT EXT000000875418 (page consultée le 30 mars 2015).

3 http://www.senat.fr/notice-rapport/2010/r10-679-notice.html (page consultée le 30 mars 2015).

4 Latour, B. (2011). « Networks, societies, spheres : Reflections of an actor-network theorist ». International Seminar On Network Theory : Network Multidimensionality In The Digital Age, Feb 2010, Annenberg School for Communication and Journalism, Los Angeles, United States. Communication disponible sur http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/121- CASTELLS-GB.pdf (page consultée le 30 mars 2015).

5 Müller, P. (1990). Les politiques publiques. Paris, PUF, coll. QSJ ? Édition 2008.

6 Boudon, R. (2004). « Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ? », Revue du MAUSS, no 24, p. 281-309.

7. Weber, M. (1959). Le savant et le politique. Paris, Plon, coll. 10-18, édition 1996.

8 Bayeux, P. (2009). Le Maire et le sport. Paris, Berger-Levrault, coll. Les indispensables. 9 Bidart, M-T. (2009). Guide budgétaire et comptable de l'intercommunalité. Paris, Berger-Levrault, coll. Les indispensables.

10 Vieille Marchiset, G. (2007). « La construction sociale des espaces sportifs ouverts dans la ville », L'Homme et la société, n° 165-166, p. 141-159.

11 Lapeyronnie, B., Charrier, D. (2014). Les politiques sportives territoriales. Savoirs et questionnements. Dardily, Éditions Kreaten.

12 Baslé, M. (2008). Économie, conseil et gestion publique. Suivi et évaluation des politiques publiques et des programmes. Paris, Economica.

13 Bayeux, op. cit.

14 Hautbois, C., Desbordes, M. (2008). Sport et marketing public. Paris, Economica, coll. Connaissance de la gestion.

 

Cet article a été écrit par :

Dominique Bodin, professeur des universités, chercheur associé au Centre de recherches en économie et management (CNRS UMR 6211)

Sophie Javerlhiac, maître de conférences

- Membres du Centre interdisciplinaire d’analyse des processus humains et sociaux (CIAPHS EA 2241)

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