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Radicalisation : le sport victime d'une inculture sécuritaire?

David Picot • david1picot@yahoo.fr

Des formations à destination des associations et des collectivités
Dans une note de fin novembre 2015, l'Association des maires de France (AMF) a appelé les édiles et les services municipaux à diffuser le numéro vert mis en place par l'Unité de coordination anti-terroriste (Uclat): le 0800005696. Elle rappelle aussi que des formations à destination notamment des associations et des collectivités sont organisées par le Secrétaire général du Comité interministériel de la prévention de la délinquance (SG-CIPD), la structure en charge du volet préventif du plan de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes, En 2015, plus de 3000 personnes en ont bénéficié. Objectifs: que chacun puisse disposer d'une connaissance active du phénomène de radicalisation. Le SG-CIPD a aussi mis en ligne les indicateurs de basculement utilisés par les écoutants de la plateforme téléphonique pour identifier au mieux les situations de radicalisation. Tout savoir sur http://bit.ly/1QK2qfU

Radicalisation : le sport victime d'une inculture sécuritaire?

© Juan Monino _ istock

« Poison de certains quartiers », comme l'a décrit le ministre Patrick Kanner, la radicalisation a pénétré l'espace sportif, pourtant censé être un lieu d'éducation et de partage. En cause, le manque de formation des animateurs et des bénévoles mais aussi une certaine inculture sécuritaire qui a probablement contribué à sous-estimer le phénomène. L'État se tourne aujourd'hui vers les collectivités qui semblent fort démunies. La gouvernance du sport et le rôle des fédérations sont aussi posés.

Le 3 novembre 2015, le Conseil de l'Europe a publié un rapport sur la « Prévention de la radicalisation et du recrutement de citoyens de l'Union par des organisations terroristes » dans lequel il est beaucoup question de sport. Lequel est considéré comme facteur d'« éducation et d'inclusion sociale ». Quelques jours avant, le 15 octobre, la radio RTL révélait qu'une note confidentielle de treize pages signée des Renseignements généraux (RG) et intitulée « Le sport amateur vecteur de communautarisme et de radicalité », venait d'être transmise au Premier ministre et au président de la République.

 

Une faille dans la sécurité de l'État

Dérives communautaires, démarches de prosélytisme, de radicalité: des clubs amateurs seraient donc suivis de près par les renseignements. Et pour cause, certains d'entre eux constitueraient un terreau fertile pour des fondamentalistes religieux en quête de nouvelles recrues... Le phénomène est-il marginal, émergent, installé? Faute d'études probantes, il est impossible de répondre. Patrick Kanner, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports a toutefois parlé d'« un phénomène nouveau qui nous frappe », dont « on a peut-être sous-estimé l'ampleur ». Ce qui ne surprend pas certains acteurs de terrain, comme Médéric Chapitaux. Consultant, cet ancien gendarme et ex-directeur technique national par intérim de la Fédération française des sports de contact et disciplines associées est formel: « Le sport constitue une faille dans la sécurité de l'État ». C'est d'ailleurs le titre de son livre tout juste publié. Il explique: « À travers mon passé à la fois au ministère de l'Intérieur et celui des Sports, j'ai toujours été très impressionné par la fragilité de la conception de la sécurité au sein du mouvement sportif. Ce n'est pas dans la culture des acteurs. Résultat, nous sommes face à une problématique de radicalisation et de communautarisme que l'on n'a pas vu venir. Et contre laquelle nous n'avons aucun levier d'identification ».

 

Éducateur sportif recruteur

Illustration avec les éducateurs sportifs. Le secrétaire d'État aux Sports Thierry Braillard a reconnu que « certains clubs qui manquent de bénévoles se font prendre de l'intérieur ». Sous-entendu: la profession serait infiltrée. Des entraîneurs sportifs fichés par les services de renseignements comme musulmans salafistes encadreraient ainsi des jeunes dans certains quartiers. Médéric Chapitaux parle d'« éducateur sportif recruteur ». À ses yeux, « une personne qui suivrait une formation d'éducateur sportif afin d'encadrer les arts martiaux et les sports de combat dans le but de recruter les meilleurs profils est particulièrement difficile à identifier. [...] Si aucune plainte n'est formulée à son encontre, elle n'apparaît sur aucun radar ».

 

Un sujet très compliqué

À travers les subventions aux associations et la mise à disposition des créneaux dans des équipements dont elles ont la gestion, les collectivités territoriales se retrouvent en première ligne pour prévenir, repérer et signaler les cas suspects. Et Thierry Braillard l'a d'ailleurs fermement rappelé: « Il faut aussi que les élus locaux jouent leur rôle », plutôt que de « fermer les yeux sur certains phénomènes ». « C'est un sujet très compliqué », souffle Hervé Liberman, directeur des sports de la communauté du Pays d'Aix (Bouches-du-Rhône). « Il nous est arrivé d'être sollicité pour des demandes concernant des créneaux exclusifs pour des femmes en piscine. Nous n'avons pas donné suite arguant que la demande n'avait pas été émise par une association dûment constituée. Mais si elle l'avait été, nous aurions été bien embêtés pour justifier notre position. En revanche, je n'ai pas été directement confronté à des comportements de type prosélytisme. Mais nous n'avons pas de méthodologie de procédure de signalement. À part alerter les forces de l'ordre, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus ».

 

2000 inspecteurs du ministère

Au-delà de ses différents plans en cours - politique de la ville, citoyens du Sport avec un volet qui concerne les fédérations... - le gouvernement appelle surtout les villes et autres intercommunalités à agir en amont. Notamment par davantage de vigilance dans le versement des subventions des nombreuses associations qu'elles accompagnent. Et pour le repérage des cas inquiétants? Patrick Kanner a annoncé son intention de former 2000 inspecteurs du ministère de la Ville. Ils seront chargés de contrôler de façon inopinée ou sur signalement, des clubs et associations. Près de 300 emplois d'éducateurs sportifs destinés aux clubs sportifs situés dans des quartiers populaires devraient également être créés. Encore faut-il que les formations en question comportent un volet « laïcité » suffisamment consistant... Un aspect sur lequel insiste particulièrement Jean-Philippe Acensi, délégué général de l'Agence pour l'éducation par le sport (Apels) « Oui, les éducateurs et entraîneurs ne sont pas suffisamment sensibilisés aux aspects d'éducation et de citoyenneté », constate-t-il. « Ils se posent de nombreuses questions en rapport avec les problématiques religieuses ou autres qu'ils rencontrent sur le terrain. Mais face à eux dans les structures, qui est en mesure de leur répondre? Le problème de formation se situe à tous les niveaux ».

 

Inculture sécuritaire

Médéric Chapitaux refuse de jeter la pierre aux seules collectivités, « en première ligne sur tout ce qui concerne la pratique mais dont l'importance est totalement sous-estimée au niveau de la gouvernance du sport. Pourtant, le problème se situe à ce niveau, plus global. Ministère des Sports et fédérations pêchent par leur inculture sécuritaire. Nous sommes face à un vaste chantier. Il concerne le nombre de fédérations, bien trop nombreuses, leur mode de fonctionnement et l'attribution des subventions dont elles bénéficient. Or, pour sécuriser la pratique, il faut d'abord sécuriser les structures ». Comme c'est le cas dans les grandes entreprises, il imagine par exemple des « missions sécurité dans les fédérations. En particulier celles qui brassent beaucoup d'argent ». Et en bas de l'échelle, au sein des clubs et des associations, « nous pourrions peut-être commencer par exiger un extrait de casier judiciaire pour tous les éducateurs. Ce serait simple à mettre en place ça, non? »

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