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Les patinoires cherchent leur modèle économique

David Picot • david1picot@yahoo.fr

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Vivre une expérience de sociabilité
« Les consommateurs ne viennent pas à la patinoire pour patiner, ils viennent pour vivre une expérience de pure sociabilité qu'ils pourront partager virtuellement », a expliqué Nico Didry, professeur à l'université Grenoble Alpes, lors des Rencontres nationales du SNP en mai 2016. Au-delà du partage d'expérience qui passe par notamment différentes applications, il évoque des pistes comme des jeux sur les réseaux sociaux avant ou pendant un événement mais aussi la réalité virtuelle. L'enjeu étant de sortir des schémas classiques d'animation en quête d'une nouvelle clientèle. Mais aussi de faire évoluer la notoriété et l'image des patinoires.

12 M€ pour une « double piste » à Louviers
En octobre 2016, le conseil communautaire Seine-Eure a approuvé la construction d'une patinoire intercommunale à Louviers (Eure). Il s'agira de la deuxième patinoire en Normandie avec celle de Rouen. L'équipement sera constitué de deux pistes de glace: une, sportive de 58 x 28 m (1800 m2) entourée de 615 places de gradins modulables et une autre ludique de 400 m2. « Ce sera un nouvel atout pour l'attractivité du territoire et son dynamisme économique », souligne Bernard Leroy, le président de l'agglomération. «Grâce à ces deux aires de glace, le public pourra venir s'amuser même si des championnats de hockey sur glace ou de patinage sont organisés. C'est un beau projet, qui rentre dans l'enveloppe financière de 12 millions d'euros », conclut le président de l'Agglo. L'ensemble s'étendra sur une superficie de 21000 m2, comprenant, outre la patinoire, un restaurant et un bowling. Début des travaux en septembre 2017 pour une durée de dix-huit à vingt mois et une ouverture envisagée mi-2019.

Les patinoires cherchent leur modèle économique

© Vianney Thibaut / Grenoble Alpes Métropole

Un parc d'équipements restreint et vieillissant, une répartition géographique inégale: les patinoires françaises attirent majoritairement un public de sportifs, en club. Dans ces conditions, difficile pour les gestionnaires de rentabiliser les équipements... Pour atteindre l'équilibre, les collectivités envisagent plusieurs pistes parmi lesquelles augmenter les créneaux grand public ou facturer une redevance aux clubs. Tout en devenant plus « tendance » au niveau des animations proposées.

Les patinoires françaises glissent-elles sur une mauvaise pente? La photographie du portrait du parc hexagonal n'apparaît pas reluisante. Celui-ci est composé de 175 équipements, en considérant ceux qui n'ouvrent que quelques mois dans l'année. À la tête du Syndicat national des patinoires (SNP) et directeur des grands équipements de Grenoble Alpes Métropole (Isère), Chris Dupoux évoque plutôt « une grosse centaine ». Dans 95 % des cas, elles sont la propriété des collectivités territoriales.

Deux tiers ont plus de 26 ans

Relativement peu étendu, ce parc est en outre vieillissant: deux tiers des patinoires ont plus de 26 ans! Une sur dix (13 %) a même entre 47 et 62 ans et un tiers (32 %) est sorti de terre entre 1971 et 1980. 11 % ont entre 17 et 25 ans et seulement 24 % ont été érigés après 2011. Sur le plan géographique, la carte penche « à droite » avec une région comme Auvergne-Rhône-Alpes qui compte à elle seule près de 50 patinoires. L'implantation est également plutôt urbaine, comme c'est le cas de près de huit patinoires sur dix (77 %, hors région parisienne), sans compter les 17 % situées dans une station touristique.

Le parallèle avec les piscines revient souvent dans la bouche des acteurs. «Les piscines ont été boostées par le savoir nager''. Il n'existe pas la même perception ni cette forme d'obligation pour les patinoires », avance Chris Dupoux.

Chaque entrée coûte en moyenne 3,40 euros à l'exploitant

Dans ce contexte, les professionnels s'interrogent depuis quelque temps sur leur modèle économique. À vrai dire, à l'image de Chris Dupoux, ils ont déjà la réponse. «Nous n'avons pas de modèle économique équilibré », comme l'a montré une étude présentée lors des Rencontres nationales du SNP à Épinal (Vosges) le 10 mai 2016.

Ce travail met en évidence une durée moyenne d'exploitation de 10,4 mois par an avec une ouverture de 14h15 par jour. La fréquentation moyenne s'élève à 116000 passages soit 25 par heure. Les gestionnaires supportent des charges qui culminent - toujours en moyenne - à 785000 euros, soit environ 172 euros l'heure. Elles comprennent les fluides (22 %), l'entretien/maintenance hors GER (gros entretien renouvellement), la fourniture de petits équipements, les achats de prestations de services et bien sûr le personnel (49 %). Lequel est représenté en moyenne par onze équivalents-temps plein (ETP).

Mais de l'autre côté du bilan, l'étude ne recense des recettes qu'à hauteur de... 393000 euros. Elles couvrent donc la moitié des charges.

En d'autres termes, chaque entrée coûte en moyenne 3,40 euros à l'exploitant, la collectivité en gestion directe dans environ la moitié des cas.

 

Les clubs ne participent qu'à hauteur de 10 % des recettes

Peu de marges de manœuvre apparaissent au niveau des fluides qui représentent un poids relatif ou du personnel, compte tenu notamment du nombre élevé d'heures d'ouverture. En revanche, la répartition des créneaux interpelle. Les recettes proviennent aux deux tiers du grand public. Est-ce à dire qu'il ne contribue pas suffisamment? La réponse n'est pas si simple. L'étude économique présentée à Épinal montre en effet qu'il monopolise seulement 27 % du temps de pistes. Le reste du planning (les deux tiers) est occupé par les clubs (hockey sur glace, danse, patinage artistique...) qui ne participent seulement qu'à hauteur de 10 % des recettes!

Gardant toujours un œil sur les piscines, Chris Dupoux constate qu'il « n'est pas exclusif des patinoires que l'usage des clubs soit peu contributif. Il n'empêche que nous remarquons que les gestionnaires sont trop prudents et coincés par l'obligation d'animation du territoire. Ils font de la gratuité pour animer la ville. Mais nous devons vraiment nous interroger sur les services qui se réfèrent à l'intérêt général et les autres, en lien avec une activité marchande ». Activité susceptible de générer une contrepartie financière et pour laquelle « il est envisageable de percevoir des recettes ». Le mode de gestion en délégation de service public constitue-t-il pour autant une solution? « Les opérateurs apportent une forme de souplesse au niveau de la gestion et un savoir-faire sur des métiers qui peuvent être mal maîtrisés par les collectivités », complète-t-il. Mais « en termes de couverture du risque financier, n'ont-ils pas été plus souvent prestataires que délégataires à leurs risques et périls? C'est une question... » Et quasiment une réponse.

 

La glace aurait intérêt à être plus diversifiée

Deux ans après avoir repris la patinoire de Metz (Moselle), par l'intermédiaire de la société Synerglace qu'il préside, Philippe Aubertin ne se pose pas ce genre de question. «Nous sommes une entreprise privée et par conséquent, dans l'obligation de faire des recettes ». De quelle façon? « En étant agressif sur le plan de l'animation pour faire entrer les gens dans les patinoires ». Il fait référence à des soirées thématiques: « tempête de neige », « bulles », karting sur glace, etc. Chris Dupoux est sur la même longueur d'ondes mais concède un problème de marketing et de commercialisation.

Et le parallèle avec les piscines n'est décidément jamais loin... « La natation est moins accidentogène, moins angoissante, avec un panel d'activités du bébé au senior qui est large.

Nous sommes effectivement plus restreints sur ce plan. La glace aurait intérêt à être plus diversifiée, plus valorisée et mieux vendue, notamment sur le plan digital ».

La question de la rémunération se pose

L'un des leviers serait donc d'augmenter les créneaux qui génèrent le plus de recettes: ceux du grand public. Ce qui apparaît compliqué voire impossible au sein des équipements comportant une seule piste de glace. «Certes plus coûteuses à l'achat, les patinoires double piste (lire encadré sur Louviers) permettent de multiplier l'offre et donnent davantage de souplesse pour faire cohabiter des usages différents », précise Chris Dupoux. «À condition bien sûr que les créneaux libres ne soient pas systématiquement colonisés par des utilisateurs qui prétendent être propriétaires de leur usage et de leur créneau... ».

Pratiquée en de rares endroits, la facturation d'une redevance aux clubs amateurs comme professionnels est également défendue par le SNP. «Prenons l'exemple d'un club professionnel », enchaîne le président, « il vend un spectacle en générant des recettes par la billetterie, la vente de sandwiches, de publicités, etc. À un moment donné, la question de la rémunération de l'outil de production de la richesse, en l'occurrence la patinoire, se pose... ».

La redevance qui coince

« La redevance à la collectivité n'est effectivement pas une norme, y compris dans l'élite en Ligue Magnus », concède Luc Tardif, président de la Fédération française de hockey sur glace (FFHG) (lire p. 24). « Nous n'avons pas de droits télé comme c'est le cas dans le football ou le rugby... »

Inquiétude également du côté de Rodolphe Vermeulen, directeur technique national (DTN), de la Fédération française des sports de glace (FFSG): « certains de nos clubs en paient déjà une qui oscille entre 80 et 200 euros l'heure. D'autres règlent la facture à l'établissement et bénéficient en contrepartie de subventions. Mais un système généralisé de redevance pourrait mettre en péril les plus petites structures déjà fragiles. Je ne suis pas sûr que cela aille dans le sens d'un développement de la pratique ».

Dans ces conditions, pour les représentants des deux fédérations, « la solution passe plus que jamais par des équipements à double piste. C'est le message que nous faisons passer auprès des collectivités », souligne Luc Tardif. «Nous en avons cruellement besoin pour le développement de nos disciplines ».

Pour la FFSG, « c'est effectivement l'idéal. Sinon comment voulez-vous faire cohabiter autant de pratiques et d'usagers différents? Rien qu'au niveau des deux fédérations, nous sommes sur des types d'utilisation opposés: nous, avec une configuration plutôt ouverte sur le public. L'autre, plutôt fermée pour des questions de sécurité ».

 

Un problème de culture?

Luc Tardif « regrette surtout que cette question d'équilibre budgétaire soit surtout évoquée pour les patinoires. Et moins pour les piscines par exemple ». Chris Dupoux en remet une couche: « oui, nous sommes perçus comme un secteur coûteux, d'autant plus que le partage du risque n'est pas équilibré ». Au-delà de l'aspect marketing, Philippe Aubertin (Synerglace) pointe enfin, un problème culturel qui nécessiterait de revoir la communication autour de la glisse. «Avec si peu de patinoires sur le territoire, il est difficile d'exister et d'identifier l'offre. C'est pourquoi, nous devons organiser des événements pour faire parler de nous. Car la patinoire est encore aujourd'hui trop perçue comme un lieu pour initiés ». Alors qu'à l'occasion des fêtes de fin d'année, près de 10 millions de Français se rendraient sur les patinoires éphémères installées ici ou là en France...

 

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