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Le rugby cherche le Nord

David Picot • david1picot@yahoo.fr

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À consulter
• « La grande histoire du rugby », Pierre Galy et Jean-Pierre Dorian, Nouveau Monde Éditions. • « Les ambiguïtés identitaires du rugby français de 1958 à 1968: secrets et traditions de la famille rugbystique », Joris Vincent, Staps 2007/4 n° 78. • « Albert Ferrasse et le rugby français dans les années soixante. La république des gros pardessus'' », Joris Vincent, 2014, Carrefours d'Histoire du Sport, Sport et Sixties, université de Lyon 1 (Communication orale).

Grand stade: incertitudes sur les financements et les accès
À l'origine, sa livraison était annoncée pour 2017. Aujourd'hui, on parle de 2020 voire 2021. Le futur grand stade de la Fédération française de rugby (FFR) connaît déjà une longue histoire. À mesure de l'ampleur du projet: une enceinte de 82000 places, multifonctionnelle, dotée d'un toit rétractable et d'une pelouse amovible. La FFR souhaite surtout garantir son indépendance logistique, notamment pour les rencontres du XV de France. Sans compter que le « rugby français doit avoir son jardin'' au même titre que les autres grandes nations du rugby mondial », explique-t-elle sur le site internet dédié http://grandstaderugby.fr/. Également porté par l'agglomération Évry Centre Essonne, ce projet verra le jour sur le site (133 ha) de l'ancien hippodrome de Ris-Orangis (Essonne), à 25 km au sud de Paris. La FFR a construit un business plan sur 17 à 20 événements par an, dont 5 à 6 matches du XV de France et la finale du Top 14. D'autres rencontres sportives mais aussi des concerts et des spectacles sont susceptibles de venir compléter la programmation. La grande question reste toutefois celle du financement: 600 millions d'euros. Depuis plusieurs années, elle travaille sur la réalisation d'un tour de table, sur la base de fonds 100 % privés. Une opération de naming est aussi évoquée. L'autre grande interrogation concerne le réseau des transports. Le futur grand stade sera situé au carrefour de l'autoroute du Soleil (A6) et de la Francilienne. Il devrait être desservi par les lignes C et D du RER mais aussi et surtout par le tram/train reliant la gare TGV de Massy à Évry. Et celui-ci ne devrait pas être livré avant fin 2019.

En France, le rugby professionnel reste très fortement ancré dans le Sud et particulièrement le Sud-ouest. Les instances fédérales affichent une volonté de développer le haut niveau dans le nord de l'Hexagone. Sans trop de réussite, semble-t-il, pour le moment...

C'est l'histoire d'un rendez-vous manqué: celui du Lille Métropole Rugby (LMR) avec le monde professionnel. Après avoir obtenu, sur le terrain, le droit de monter en Pro D2, le LMR s'est fait plaquer par les instances, pour des raisons financières. Le club est reparti en Fédérale 1 - l'équivalent de la 3e division - pendant que Dax était repêché.

Frontière naturelle

L'occasion était belle pourtant de voir la France de l'Ovalie professionnelle s'ouvrir enfin au Nord-Pas-de-Calais. Voire au Nord, tout court... Plus d'un siècle après son arrivée dans l'Hexagone, le rugby de haut niveau peine encore à passer la Loire, qui reste en quelque sorte une frontière naturelle. L'ancrage territorial est encore très prononcé si bien que, dans le Top 14 qui correspond à l'élite nationale, la moitié des clubs figure dans le quart sud-ouest. En fait, avec -Oyonnax - qui est à la hauteur du Lac Léman...- seuls le Stade Français et le Racing 92 sont au nord du pays. Cet ancrage est encore plus prégnant en Pro D2 où Lyon est la ville la plus « haute » sur la carte! À la Fédération française de rugby (FFR), Alain Doucet, le secrétaire général, déplore cette répartition géographique. « Alors qu'en termes de licenciés, nous n'avons plus ces différences majeures et ancestrales entre le Nord et le Sud, nous n'arrivons pas effectivement à avoir de clubs de haut niveau dans le nord du pays. C'est pourquoi l'épisode lillois a été particulièrement douloureux ».

Un sudisme des instances?

La non-accession du LMR et le repêchage de Dax ont en effet fait resurgir de vieilles et schématiques rivalités entre le Nord et le Sud, d'autant plus que le LMR a déjà connu des contentieux par le passé avec la FFR. Damien -Castelain, le président de Lille Métropole, partenaire majeur du LMR a lancé les hostilités: « Je n'ose pas croire à un « sudisme » des instances », a-t-il déclaré (1). Avant d'insister: « La fédération française a instruit à charge » (2). Maire de Villeneuve-d'Ascq, qui héberge le stade du LMR, Gérard Caudron s'est dit « écœuré et en colère. [...]. Nous avions contre nous les instances sudistes du rugby qui n'acceptaient pas cette réalité que le Nord et les Hauts de France sont aussi des terres de rugby, avec des passionnés, des joueuses et des joueurs brillants, sans oublier un vrai public que l'on nous envie au Sud » (2). Des propos qui ont fait bondir Alain Doucet: « Je n'ai pas à revenir sur les décisions successives de la Direction nationale d'aide et de contrôle de gestion (DNACG) (le gendarme financier de la FFR, NDLR), du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) et du tribunal administratif sur ce dossier. Mais le fait de nous taxer de « sudisme » est un transfert de responsabilité trop facile. D'autant plus que je le répète: l'accession de Lille en Pro D2 était une opportunité formidable de développement pour notre sport. Nous avons besoin d'un club fort à Lille ».

Manque à gagner

Depuis quelques années, la FFR a d'ailleurs entrepris une politique de développement pour gagner des territoires « déshérités », comme ils étaient qualifiés dans les années 1950-1960. C'est le cas notamment du Nord-Pas-de-Calais donc mais aussi de la Bretagne, de la -Normandie et encore de l'Alsace-Lorraine qui ne connaissent pas le rugby professionnel. Cette politique de développement passe surtout par la décentralisation de matches internationaux des équipes de France de moins de 20 ans, féminines et scolaires. Une stratégie qui, au passage, n'a rien de franchement original puisqu'il se jouait déjà des France-Angleterre scolaires au Touquet en 1967. « Nous programmons les rencontres en priorité dans le nord du pays, comme ce fut déjà le cas à Orléans -(Loiret), -Quimper (Finistère) ou Metz (Moselle) », poursuit le secrétaire général. Suffisant pour assurer le développement et rassasier un public qui rêve surtout des -Bastareaud, Huget, Michalak et autres Nyanga? Pas certain... Malheureusement pour la province, le XV tricolore est lié par une convention au Stade de France (82000 places) portant sur un minimum de vingt rencontres sur la période 2013-2017. L'autre raison est économique: « Faire jouer l'équipe de France dans un stade de 25000-30000 places constitue un manque à gagner », admet Alain Doucet. « Hormis Lille et Marseille, elle ne peut pas trop se produire ailleurs qu'au Stade de France ».

Une attente du haut niveau

La Ligue nationale de rugby (LNR) a également entrepris une politique de décentralisation de certaines des affiches du Top 14. Ces dernières années, les demi-finales ont été successivement jouées à Nantes (Loire-Atlantique, 2013), à Lille (Nord, 2014) et à Bordeaux (Gironde, 2015). En mars 2012, le MMArena du Mans (Sarthe) a également accueilli une rencontre entre le Stade Français et Agen, alors à la lutte pour une place européenne à quelques journées de la fin de la phase régulière. Dans tous les cas, les stades étaient pleins. « Il est évident qu'il existe une attente du haut niveau dans notre ville et notre région », poursuit Olivier Massicot, président du Stade Nantais Rugby, qui évolue en Fédérale 2. À tel point que le club est même contraint de refuser des licenciés (540 en 2014), faute de terrains disponibles susceptibles d'accueillir son monde. Et pour le moment, il est compliqué de se faire entendre de la métropole. « Pour être reçu, il faut être sport de haut niveau, ce qui n'est pas notre cas ». Pour le Stade -Nantais, l'objectif est bien la Fédérale 1, avec ses jeunes, souvent tentés par l'exil précoce. Ce qui ne facilite pas les choses pour implanter durablement une équipe de haut niveau dans le Nord.

Les moyens ne sont jamais arrivés

En se plaçant dans une perspective historique, on se rend toutefois compte que cette volonté de développer le rugby de façon plus homogène sur l'Hexagone n'est pas franchement nouvelle. « C'est même une problématique récurrente », enchaîne Joris Vincent, maître de conférences à la faculté des Sciences du sport et de l'éducation physique (FSSEP) de l'université Lille 2. Et curieusement, avec le temps, le fossé Nord-Sud semble s'être creusé...

Dans les années 1950-1960, il n'hésite pas à dire que « la politique fédérale a été un frein au développement du rugby vers l'ouest du pays, le Nord et l'Alsace-Lorraine. Après la Seconde guerre mondiale, la fédération a montré une volonté politique de démocratiser ce sport. Mais c'était un affichage. Les moyens ne sont jamais arrivés ». Plusieurs raisons à cela bien sûr mais selon lui, « comme dans tout processus de démocratisation qui amène de nouveaux pratiquants, certains ont eu peur de perdre leur place et une partie de leur pouvoir établi ». Résultat, « l'amateurisme marron », bien plus présent dans le Sud que dans le Nord - pour le rugby en tout cas - va perdurer, aider les clubs à conserver leurs joueurs et à en attirer de nouveaux.

La professionnalisation, pour refaire la carte?

Cette crainte persiste-t-elle aujourd'hui? Alain Doucet balaie évidemment d'un revers de la main le terme de « sudisme » et l'opposition nord-sud, mis en avant par les élus lillois. Il répète « avoir besoin de têtes de pont dans le nord du pays » et cite également Nevers (Nièvre), Rouen (Seine--Maritime), Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), -Strasbourg (Bas-Rhin) et Vannes (Morbihan), tous en -Fédérale 1. Avec son accent chantant, il concède aussi que « les gens du Sud ont facilement la prétention erronée de savoir ce qui est bon ou pas pour le rugby. Et au Nord, il y a toujours cette sensation d'être de joyeux et éternels apprentis. Il faut aussi en terminer avec cette vision des choses », avec cette frontière et fracture culturelle. L'élargissement des frontières du rugby apparaît toutefois inéluctable. Olivier Massicot assure que « la professionnalisation va modifier la cartographie rugbystique. Je suis persuadé qu'elle va beaucoup évoluer dans les dix ans à venir. Au Nord, des clubs se structurent, parfois soutenus par des métropoles, comme nous avons pu le voir avec Lille. Au Sud, ni les collectivités, ni les partenaires privés ne pourront subvenir aux besoins de plusieurs clubs de haut niveau, sur un même territoire ». Ce qui devrait ouvrir la voie à des fusions. Mais la partie n'est jamais gagnée d'avance comme nous avons pu le constater en début d'été avec le rapprochement avorté de deux grands noms du rugby hexagonal, actuellement en Pro D2: Biarritz et Bayonne. Deux villes distantes d'à peine 10 km...

(1) Le Monde.fr, 10 août 2015. (2) La Voix du Nord, 21 août 2015.

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