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Laïcité : la France sur la touche ?

Laurent Bigot • lbigot@netcourrier.com

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ILS ONT DIT...
Le problème, c'est que parler de laïcité en France, cela revient régulièrement à parler de mesures contre l'islam. Attention à ne pas se fabriquer un ennemi, en faisant passer, notamment, la tradition pour de la soumission ! Nathalie Goulet, sénateur de l'Orne, vice-présidente du Groupe d'amitié France-pays du Golfe

ILS ONT DIT...
Le langage universel du corps et la neutralité du sport sont en jeu. La même règle pour tous et pour toutes est plus sensée que le relativisme culturel. Les JO doivent être apolitiques et areligieux pour les femmes aussi ! Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes

ILS ONT DIT...
La position du gouvernement français est claire : on ne met pas de voile pour faire du sport. Les valeurs d'égalité et de mixité doivent primer. [...] Le CIO, composé majoritairement d'hommes, sans doute sensibles au poids de certains pays, a autorisé le port du voile aux Jeux olympiques de Londres. [...] Le sport ne doit pas devenir un lieu de tension, de sexisme ou d'exclusion. Manuel Valls, ministre de l'Intérieur, en février 2012, au Sénat

Au nom de la défense de la laïcité, la France adopte régulièrement des positions jugées iconoclastes à l'échelle mondiale. Notamment à l'égard de l'islam. Une attitude qui contrarie les fédérations internationales et le CIO qui mettent en avant la liberté individuelle et l'émancipation des femmes.

L'important, c'est de participer. Voilà ce que se disent de plus en plus souvent les membres des plus hautes instances du sport, du Comité international olympique (CIO) à la Fédération internationale de football (Fifa) en passant par bien d'autres, du karaté au judo. Et d'autoriser les sportifs de haut niveau à pratiquer leur discipline, y compris avec un voile ou un foulard, lorsque leurs affinités « culturelles » leur commandent. Sont ainsi concernés, au premier chef, des femmes originaires de pays musulmans qui souhaitent recouvrir leurs cheveux, mais aussi, plus récemment - et de manière plus anecdotique aussi - des hommes Sikh qui ne peuvent se passer du turban...

 

Voile interdit

En France, cette évolution des mœurs sportives ne passe pas. Elle fait même l'objet, régulièrement, de débats parlementaires enflammés, sur fond d'interdiction du voile dans les lieux publics et de créneaux réservés aux femmes (obèses, musulmanes, etc.) dans les piscines. Des débats qui amènent très vite à placer la question du voile sur le terrain très complexe de la laïcité et du féminisme. « À l'évidence, la France prône une position restrictive de la laïcité dans le sport », constate d'ailleurs l'avocat marseillais Serge Pautot, à la tête de la revue Legisport (voir encadré p. 12).

Il faut dire que le gouvernement, qui attend pour fin 2013 les conclusions (sur ce point et bien d'autres) du nouvel Observatoire de la laïcité, adopte pour l'instant une position ferme : « On ne met pas de voile pour faire du sport », précise dans une déclaration publique le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls. Même si sa collègue des Sports, Valérie Fourneyron, concède dans un style très « hollandien » : « Il s'agit [...] de permettre à certaines femmes et à certaines équipes féminines qui étaient exclues de la pratique sportive de participer à ces compétitions. La question du voile se pose tout autrement dans notre pays. Le port du voile n'est pas un préalable à la pratique du sport ; il ne doit pas l'être. Dans ce cadre, nous avons pris la décision d'interdire le port du voile lors des compétitions nationales, par respect des valeurs que nous partageons et en vertu de la lutte contre toutes les discriminations ».


Serge Pautot, docteur en droit, avocat et auteur du bulletin d'informations juridiques sportives Légisport Une conception restrictive de la laïcité La laïcité est un concept connu de chacun, mais incompris de tous. Aussi faut-il veiller à ne pas confondre, dans notre société, laïcité et athéisme, voire laïcité et sélection religieuse. D'ailleurs, avant d'aborder des considérations théologiques, il faut s'imprégner de ce que disent la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l'État, la Constitution, ainsi que la jurisprudence et le Code du travail. Mais également la loi du 15 mars 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles - qui ne concerne pas les enceintes sportives - et la loi de 2011, qui interdit de dissimuler son visage dans l'espace public. Ce qui fait qu'en France, d'un strict point de vue de la loi, une joueuse de football, par exemple, peut porter un voile, mais pas une burqa ou un niqab qui dissimulerait son visage. Le voile n'est pas interdit car, comme le demande la loi de 1905, il ne s'apparente pas à du prosélytisme et ne porte pas atteinte à l'ordre public. Mais l'État, lorsqu'il demande aux fédérations sportives, en vertu de leur mission de service public, de ne pas appliquer les règles édictées par leurs fédérations internationales, opte pour une conception restrictive de la laïcité et va jusqu'à contredire son principe de neutralité à l'égard des religions. Le gouvernement actuel le fait non seulement parce que le voile lui semble être une marque de prosélytisme, mais aussi parce qu'il se place sur le terrain de la libre expression des femmes, terrain sur lequel il entend agir fortement...

 

Charte olympique

En France, en matière de sport et de laïcité, tout serait donc une question de point de vue et de circonstances. Rien à voir avec la position très explicite du CIO, où l'on moque quelque peu le « contexte français » de défiance à l'égard des « cultures qui s'expriment » et de dénonciation des entorses à une charte olympique qui, pourtant, dans sa règle 50, ne bannit que « la publicité et la propagande, ce que n'est pas le port du voile choisi à titre personnel ». Rien à voir non plus avec l'analyse du sénateur de l'Orne Nathalie Goulet, vice-présidente du Groupe d'amitié France-pays du Golfe, qui aimerait que les débats sur la laïcité à la française - très décriés récemment y compris par la très officielle commission américaine sur les libertés religieuses internationales - cessent de stigmatiser l'islam : « Des cantines sans porc, des créneaux réservés dans les piscines, des foulards pour jouer au football... Tout cela ne me paraît pas mettre en péril la République ! Ok pour le non-port du voile à l'école, mais, ailleurs, laissons la possibilité à tous de participer comme il l'entend à la vie de la cité ! »

 

Grand écart

Au CNOSF, instance qui doit composer au quotidien avec le CIO, d'une part, et les différentes fédérations sportives, d'autre part, c'est -Françoise Sauvageot, vice--présidente en charge de la diversité des pratiques et présidente de la Fédération française d'éducation physique et gymnastique volontaire, qui exprime un point de vue officiel en forme de grand écart : « Le voile islamique est un outil de propagande religieuse, donc interdit. Mais le foulard, toléré par le CIO, n'est pas le voile et s'apparente plutôt à un signe culturel. Si plus de femmes peuvent pratiquer avec cela, pourquoi pas ? » Quant à la question féministe, qui point sous la délicate question du voile (la Fifa, par exemple, ne teste le voile en compétition « que pour les femmes », NDLR) : « Alors là, cela peut interpeller. Mais il faut mettre en balance l'émancipation par l'égal accès à la pratique, la multiplication du nombre de délégations féminines aux JO, bref, voir le verre à moitié plein et en train de se remplir... » De quoi faire sursauter Annie Sugier, la très active présidente de la Ligue du droit international des femmes, qui a fait des JO un de ses terrains de jeux préférés. Elle rappelle, pour sa part, que les Jeux sont à l'origine un mouvement éducatif qui prônait le respect de règles uniques, l'éthique, etc. « A-t-on abandonné ce modèle pour un autre ? D'un point de vue féministe, ce qui se passe aujourd'hui donne tort aux pionnières et met en danger celles qui osent adopter les tenues sportives en vigueur depuis toujours ! » Et de prôner la neutralité du sport, plutôt que la laïcité à la française...

Voile et sport, une longue histoire
• 1984 : Nawal El Moutawakel, Marocaine, musulmane, remporte l'or au 400 mètres haies aux JO de Los Angeles, en short et T-shirt (critiques et menaces de traditionalistes). • 1992 : Hassiba Boulmerka, première Algérienne médaillée d'or au 1 500 mètres aux JO de Barcelone, en short et T-shirt (menaces de mort des islamistes). • 1993 : 1ers Jeux de la solidarité, pour les femmes des pays islamiques. • 1996 : Lida Fariman, tireuse iranienne, est la porte-drapeau de la délégation iranienne aux JO d'Atlanta, voilée de la tête aux pieds. • 2004 : après la chute des talibans, la délégation d'Afghanistan aux JO d'Athènes est paritaire (femmes tête nue), mais l'ancienne championne de natation égyptienne, Rania Elwani, élue à la Commission des athlètes du CIO, apparaît voilée aux côtés du président du CIO. • 2008 : la déclaration « Accepter et respecter » exhorte les fédérations internationales à tenir compte des exigences islamiques dans leurs règlements relatifs aux habits des sportives. La sprinteuse bahreïnie, Rakia al-Gassra, court voilée lors des JO de Pékin (14 délégations comportent des femmes avec un costume islamique). • 2010 : la Fifa, qui avait radié l'équipe de foot féminine d'Iran pour port du hijab, revient sur sa décision. • 2011 : nouvelle épreuve de force entre la Fifa et sa fédération iranienne à propos du costume de l'équipe nationale féminine (épreuves qualificatives en Jordanie). • 2012 : en février, Wilfried Lemke, conseiller spécial sport du secrétaire général de l'ONU, prône l'autorisation du port du hijab sur les terrains de football. En juillet, l'Ifab, le « board » de la Fifa, autorise le port de l'hijab sur les terrains de football, à titre expérimental, jusqu'en mars 2014. En août, lors des JO de Londres, la judokate saoudienne Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani est autorisée à combattre avec un voile. • 2013 : en janvier, la Fédération mondiale de karaté autorise le port du hijab en compétition officielle. En juin, à la demande des Sikhs, l'Ifab permet aux « joueurs de sexe masculin au Canada » de porter également un foulard.

 

Gare aux pétrodollars

Brigitte Gonthier-Maurin, sénateur des Hauts-de-Seine et présidente de la Délégation aux droits des femmes du Sénat, reconnaît ainsi que le débat est complexe et que les solutions émergeront du débat d'idée. Mais elle prévient : « Le sport et l'arène olympique sont un espace de paix, un espace noble dans lequel chaque être humain concourt sans distinction. Le problème, c'est quand le débat est biaisé par un corpus idéologique qui a les moyens - financiers notamment - d'obtenir des dérogations sans que l'on sache jusqu'où cela ira. » Pas facile, en réalité, de savoir si, mise à part la légitime question de l'influence des pétrodollars, il vaut mieux considérer les dérogations en question comme des portes ouvertes vers davantage de pratiques sportives pour les femmes en particulier ou s'il faut y voir des signes de régression sur le terrain de l'égal accès de tous et toutes aux pratiques. Mais une chose est sûre, en l'état, la France, elle, pourrait bien être discriminée lorsqu'elle concourra à l'organisation de futurs JO.

Pour aller plus loin Femmes voilées aux Jeux olympiques, par Annie Sugier, Les Éditions Jourdan, 2012, 316 pages.

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