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La sécurité dans un stade d’eau vive : une redéfinition des règles professionnelles des moniteurs de kayak

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Le rôle des moniteurs dans les stades d’eau vive (SEV), équipement à l’accès réglementé, consiste à initier leurs clients tout en assurant leur sécurité en milieu aquatique. En s’appuyant sur l’ethnographie de ces professionnels couplée avec une série d’entretiens menés avec les moniteurs du SEV de Cergy, cet article retrace les conditions d’une coopération au profit de la sécurité en kayak. La prévention des risques corporels induits par l’injonction à sécuriser la pratique devient un impératif depuis son institutionnalisation car la capacité à maintenir la sûreté est présentée par les directeurs de ces équipements sportifs comme la condition de toute initiation. Pourtant, sous couvert d’une rationalisation de son organisation, la sécurité demeure une entreprise collective qui impose des règles contradictoires et des pratiques coconstruites par les moniteurs et les pratiquants. Sommés de se maintenir dans des postes de surveillance du SEV, les moniteurs participent d’autant plus à l’amélioration des conditions de sécurité que les règles de la pratique tendent aujourd’hui à se modifier sous l’effet de cette rationalisation du travail.

Introduction

Les sports d’eau vive (canoë-kayak, rafting (1) et nage en eau vive) font partie des activités qui sont régulièrement associées dans les médias (2) aux accidents mortels car depuis quatre décennies, chaque été, le décès par noyade en torrent défraie la chronique. Mais par-delà les représentations, la dimension risquée de ce sport pose la question des interactions de travail entre moniteurs, professionnels initiant le grand public, régies par un dispositif institué par l’île de loisir de Cergy-Pontoise dont dépend le Stade d’Eau Vive (SEV). Cette étude décrit les interactions entre l’encadrement et les usagers du SEV. Cet équipement est situé au centre de la ville nouvelle éponyme. Il accueille un public majoritairement novice (du grand débutant aux groupes scolaires, de centres de loisirs à partir de 10 ans. Le gestionnaire ouvre également des créneaux horaires aux clubs et aux compétiteurs voire aux sportifs de haut niveau. Ce site s’avère donc très fréquenté à plus d’un titre : d’abord il propose un plan d’eau calme, dont le prix est combiné avec l’accès au stade d’eau vive. Ensuite le bassin en lui-même est très intéressant quels que soient le niveau des pratiquants ou leurs objectifs : les débutants peuvent démarrer sur le bas tandis que les autres pourront travailler leurs techniques de rivière, slalom ou freestyle sur la partie haute, grâce à d’innombrables mouvements d’eau puissants et variés. Depuis son ouverture en 2002, ce site n’enregistre pas d’accident grave. Nous l’étudions car l’élaboration d’un dispositif de sécurité y a été pensée en amont de son inauguration. Cet article interroge les manières d’organiser la sécurité au travers des points de vue des moniteurs et gestionnaires au sein du dispositif. Pour y répondre, il s’agit d’envisager à la fois les interactions entre les moniteurs et leurs clients au regard de la gouvernance de la sécurité dans l’équipement sportif (Fortin-Cremillac, 2013). Dès lors, le but de cet article est d’analyser la prévention du risque et sa prise en compte par les moniteurs du SEV de Cergy. Car, les SEV diffèrent des sites naturels dans lesquels se pratiquent généralement ces activités. Il y a une différence entre ce sport d’eau vive en milieu naturel (même sécurisé) et ce même sport en SEV. En effet, le kayak en torrent incite les pratiquants à négocier des trajectoires précises entre les chutes et les rochers. Dans le second cas, les pratiquants évoluent en milieu artificiel, dans des aménagements destinés à rendre le débit compatible avec un « espace de jeu » modelé pour les novices. Pour les moniteurs encadrant l’activité, il s’agit de satisfaire les attentes d’une clientèle urbaine en quête de plaisir immédiat, de sites sécurisés mais aussi de services et de confort. Le canoë-kayak (3), le plus ancien des sports d’eau vive, est un moyen de déplacement ancestral. Or son développement urbain accompagne la diffusion d’une pratique grand public. Cette logique artificielle (Marsac, 2008 ; 2014) est organisée autour d’aménagements du lit des cours d’eau ou de la création ex nihilo de parcours : les SEV. Mais en organisant l’initiation pour le plus grand nombre, quel a été l’impact de cette question de la prévention des risques des moniteurs sur le développement des sites et sur la sécurité des participants ? Dans de nombreux domaines, la sécurité recouvre un ensemble de données hétérogènes formées de savoirs, de savoir faire ou de dispositifs (Foucault, 2001) en vigueur dans le SEV de Cergy.

Dans la pratique du kayak, la question des interactions entre moniteurs se pose avec acuité car elle met en jeu l’intégrité physique des sportifs du fait des risques de blessures encourues. Dès lors, il s’agit de repérer les étapes qui permettent d’envisager la sécurité comme une forme de coopération entre acteurs issus d’une rationalisation des moyens (Elster, 2010). La marque des institutions régissant la navigation en rivière (l’État délègue ses prérogatives à la Fédération française de canoë-kayak) se manifeste à travers la prise en compte de la sécurité et des risques corporels. Cette enquête étudie l’organisation de la sécurité dans une perspective sociologique (Douglas & Wildavsky, 1982) en analysant les tâches des moniteurs du SEV (initier des débutants, assurer la sécurité et favoriser l’arrivée des secours). L’objectif est d’étudier les formes de régulation mises en place par les moniteurs donnant accès à leur réseau. J’ai pu observer in situ ces interactions et recueillir les discours d’acteurs portant sur les risques pris par les débutants lors des pratiques au sein du dispositif. Cette participation observante m’a permis de m’imprégner des règles du SEV et de les questionner. À l’instar des chercheurs en sociologie de l’environnement, « il ne s’agit plus pour le sociologue de dire, dans une perspective déterministe, la vérité des acteurs, de leurs motivations ou déterminations, mais bien d’explorer quelles redéfinitions de leurs pratiques, de leurs compétences et de leurs relations sont possibles et à quelles conditions » (Mormont, 2014). Cette posture repose sur les préceptes de la sociologie d’intervention (Herreros, 2002) en s’attachant à restituer la coconstruction des règles de sécurité dans une perspective d’analyse des injonctions au professionnalisme des moniteurs face à la menace que constituent les accidents par noyade des pratiquants (4). Analyser l’organisation collective de la sécurité mise en oeuvre par les moniteurs en SEV permettrait de mieux appréhender (et par là de généraliser) comment les risques sont socialement coconstruit. Il s’agit, pour les moniteurs, d’accepter socialement (et donc collectivement) les règles édictées.

Si la modernisation des infrastructures s’accompagne d’une mise aux normes des SEV, les moniteurs doivent gérer la capacité d’accueil et les règles de sécurité appliquées à ces constructions récentes. L’invention des SEV par Électricité de France en 1991 a permis de diffuser ce concept d’équipement sécurisé depuis le début des années 2000 (Marsac, 2008). Deux grands questionnements traversent notre approche de la prévention des risques : comment les professionnels réagissent-ils face aux problèmes d’atteinte à l’intégrité physique des pratiquants qu’ils encadrent ? Comment s’organisent-ils pour assurer la sécurité au sein des SEV ? En somme, il s’agit d’interroger l’acceptabilité du risque (Wilkinson, 2001) car les moniteurs répondent aux normes institutionnelles liées à un dispositif voté par des élus.

I • Définitions

Partant d’une définition précise de la sécurité en kayak comme processus de protection corporels (Rozoy et Deltour, 1994), je distingue les états de fragilité majeure face à un risque potentiel ou réel, de ceux construits liés à un engagement délibéré par la rencontre de facteurs individuels, collectifs, situationnels ou conjoncturels (Marsac, 2008). J’entends par danger toute action pouvant entraîner des blessures, la noyade ou des chocs violents contre les rochers ; alors que les difficultés engendrent des dessalages (5) sans conséquence grave pour le corps (Soulé, 2007b). Dans cette dimension complexe (Soulé, 2007a), la prévention des risques (Lupton, 1999) désigne le produit d’une construction sociale par laquelle la sécurité s’exprime à travers des faits, des symboles et des discours (Stryndom, 2002 ; Routier & al. 2011).

Du fait des risques d’accidents et de noyade, la sécurité des usagers est devenue la première préoccupation dans l’exercice des professionnels dont le périmètre d’actions délimitant leur cadre d’emplois liés à ce secteur, reste délicat à établir (Falcoz, 2013). Jusqu’à ces dernières années, le kayak était enseigné comme une somme de gestes et de figures à reproduire mais, avec les SEV, l’approche de l’activité a changé. Aujourd’hui, avec les réflexions issues de l’analyse informationnelle, les professionnels la conçoivent aussi comme un ensemble de processus décisionnels lié à la nécessité de recourir à un cadre d’analyse pour expliquer la prévention des risques. Si l’explication par l’inattention du pratiquant demeure réductrice, la recherche d’une approche multifocale repose sur une explication causale qui se fonde sur différents régimes d’expertises de l’acteur (Dodier, 1994 ; Reynaud, 1999). Les sports d’eau vive offrent un cas propice à l’analyse des effets du dispositif et des moyens de sécurité (Charpentier, 2014) qui affectent le travail des moniteurs. Les risques encourus (choc…) sont, de plus, généralement accentués, dans le cas du grand public, par de mauvaises stratégies (Iso-ahola, S. & al., 1988) qui menacent leur intégrité.

II • Littérature

Sans prétendre faire un état des lieux exhaustif de la littérature sur la sécurité, il s’agit de recenser les contributions sociologiques traitant de la prévention des risques en sport (Young, 2004 ; Wilkinson, 2001). Depuis une vingtaine d’années, des études ont pris pour thèmes de recherche, la sociologie de l’engagement dans les sports dits « à risque » (Safai, 2003 ; Kristin, 1999 ; Le Breton, 2002 ; Soulé & Corneloup, 2007 ; Routier, 2011 ; Penin, 2009). Ces auteurs ont mis en place des modèles d’analyse multidimensionnels (Nixon, 1993) alliant le contrôle de l’incertitude (Albert, 2004) à l’observation des interactions sociales. Envisagés dans une perspective interculturelle, ces derniers reposent sur des assignations ou des régimes d’expertises (Dodier, 1994 ; Lupton, 1999 ; Elliott, 2002) impactant le système d’organisation collectif (Beck, 2001 ; Weed & Jackson, 2009).

Si les publications relatives aux sports de nature portant sur les risques en milieu naturel sont nombreuses (Boutroy, 2006 ; Marsac, 2006 ; Routier, 2011), elles ne font l’objet que de rares comparaisons avec celles se déroulant dans des sites artificiels. Pour comprendre le problème, il faut prendre en compte « l’importance de la demande citadine par la mise en place de gouvernances sécuritaires » (Corneloup & Soulé, 2007 : 133) à partir de travaux analysant, par exemple, les sinistres pris en charge par les services de pistes des stations françaises (Reynier, 2014 ; Reynier, Vermeir & Soulé, 2014) et non les seuls risques d’avalanches ou les accidents en ski hors-piste ou en alpinisme (Julien, 2014). Dans les contributions francophones sociologiques sur les sports d’eau vive, l’organisation des secours (Borrell & Mounet, 2004) revêt une posture culturaliste traitant des réseaux d’adeptes de ces activités en rivière qui évacuent seuls les blessés. En effet, ces experts seraient détenteur d’une culture de l’entraide entre pairs car ils évoluent en autonomie. Mais retrouve-t-on les mêmes habitudes dans le milieu artificiel des SEV ? La description des actions entreprises par les moniteurs restitue le caractère hétérogène des risques auxquels sont exposés les clients. Il ne s’agit pas de prendre en compte uniquement des acteurs institutionnels mais aussi des éléments nonhumains (espace, matériel…). La diversité des usages du SEV régulé par le dispositif génère par conséquent des types de pratiques légitimes et illégitimes qu’il convient d’analyser au plus près des acteurs. Il conviendra, au-delà des fausses évidences liées à la prévention des risques d’en saisir les enjeux au regard de l’accidentologie (Soulé & al. 2015).

III • Méthodologie et approche théorique

À partir d’une méthodologie qualitative alliant l’analyse de 27 entretiens semi-directifs avec des moniteurs à l’interprétation de données ethnographiques issues d’une thèse, il s’agit d’étudier des matériaux issus d’une enquête doctorale de trois ans qui recoupe le discours d’acteurs (entretien avec les moniteurs, responsables de la sécurité du SEV). Sont présentés des verbatims (Bardin, 2007) issus de discours de professionnels interrogés à travers « l’application volontaire de normes traditionnelles » (Elster, 2010 : 9). Il faut donc interroger les types de rationalités se manifestant dans les interactions entre encadrants et pratiquants.

Cette prédominance de l’interaction et du caractère urgent oriente le regard de l’ethnographe et influence sa perception des enjeux liés aux risques vers les interactions ordinaires qui se répètent au quotidien. Il s’agit d’abord de s’appuyer sur la théorie de la régulation issue des travaux de Reynaud (1999). Ce modèle postule que pour réguler les comportements, des jeux de négociation s’opèrent toujours entre membres d’un groupe. L’hypothèse du rôle coopératif et de la relation en construction chez les moniteurs peut être posée. Pour Reynaud, chaque règle existant dans l’organisation est le résultat d’un compromis entre une régulation de contrôle venue de la direction et une régulation autonome venue de la base qui constitue une adaptation et le compromis aboutissant à une forme de régulation conjointe. J’interrogerai ce processus de coopération à l’aune des compromis, des conflits et des jeux d’alliances entre les moniteurs du SEV de Cergy. La pratique pouvant comporter des risques de chocs ou de noyade, la question de l’agencement des SEV est liée à la sécurité car le contrôle des moniteurs s’y renforce pour garantir l’intégrité physique des pratiquants. La protection des sportifs apparaît comme un enjeu majeur depuis que des kayakistes chinois se sont blessés lors des entraînements officiels avant les Jeux olympiques de Pékin en 2008 (Marsac, 2014).

IV • La question de la prévention des risques en kayak

En kayak, de nécessaires médiations techniques font apparaître des comportements type : se tenir au bord (Marsac, 2006). Dès ses débuts, le développement de ce sport s’inscrit dans un contexte d’urbanisation, de développement des loisirs et de retour des citadins à la nature. Toute descente de rivière s’opère par coexpérience par la connaissance du cours d’eau et de ses difficultés (suivre quelqu’un qui connaît déjà ce milieu pour éviter tout coincement). La transmission des règles de sécurité en rivière repose sur une organisation des moniteurs qui s’apparente au compagnonnage. En effet, l’apprentissage dans les torrents obéit à une transmission orale et à une technicisation des enseignements, alors que le marché de l’enseignement des pratiques se répartit entre une professionnalisation (incarnée par les moniteurs du SEV) et le maintien d’un encadrement bénévole dans les clubs. La pédagogie et la technique se substituent à l’initiation en toute sécurité.

A - Les risques sur les stades d’eau vive

Si la première phase de la sécurité demeure la communication entre les pratiquants, le sauvetage tient une place centrale dans un second temps. Je pars du postulat selon lequel la défini-

tion des risques encourus par les pratiquants dans la pratique repose sur la gravité des accidents (Soulé, 2007a). Mais ces derniers varient en fonction des aménagements pour recevoir le public. Dans cette logique, la division spatiale des sites repose sur des composantes naturelles ou artificielles. Elle engendre un espace spécifique et artificiel, le stade d’eau vive, avec une topographie éloignée des références utilitaires et des usages « réalistes ». Cependant, l’absence de cahier des charges traduit les difficultés d’invention du concept de rivière artificielle (torrent ou espace délimité par des barrages), tant sur le plan de l’ergonomie que de l’accueil des publics. Dès lors, la genèse des SEV avec des obstacles modulables inventés par Électricité de France en 1991 marque un tournant dans l’aménagement des sites. L’articulation entre pratique sportive et mise en sécurité reste fondamentale et prend en compte la technologisation de ces équipements avec l’arrivée de stades d’eau vive aux obstacles modulables qui ont indéniablement transformé l’espace de jeu. Le milieu de pratique se stabilise, le débit est régulé grâce à une dérivation du fleuve. Le tableau présente les différentes consignes édictées par les moniteurs pour comprendre que la prévention des risques repose sur des rôles édictés par le dispositif en vigueur dans le SEV.

L’analyse de ce tableau ne doit toutefois pas faire oublier que nager en eau vive peut être dangereux : hydrocution, hypothermie, coincement, chocs… donc une petite difficulté peut, elle aussi, être périlleuse. Le pratiquant doit donc rester maître de lui-même (si le débutant risque de dessaler, il doit savoir dessaler), sans mise en péril de l’équilibre sécuritaire du groupe (Routier, 2011). Mais comment l’organisation en torrent s’adapte-t-elle dans le milieu artificiel des SEV ?

B - Des rivières aux infrastructures sécurisées des SEV

Le SEV de Cergy se présente comme un complexe multimodal fréquenté par des milliers de clients. Plusieurs raisons expliquent cette concentration des citadins sur le site : la concomitance d’une quête du plaisir immédiat et d’une sécurité optimale en complément d’un matériel adapté. L’accès est d’abord facilité par des infrastructures routières et de transport liées à la ville nouvelle de Cergy Pontoise qui rentabilise les investissements initiaux consentis pour permettre la régénération et l’accessibilité à tous les publics visés par ces aménagements.

1. Vers un développement des stades d’eau vive sécurisé ?

Dans tous les cours d’eau, la sécurité revêt une importance qui peut être appréhendée selon le niveau d’engagement individuel et collectif en prenant en compte le rapport de compétences des pratiquants vis-à-vis des difficultés (notamment le débit). De ce fait, la différence entre risque perçu et risque préférentiel apparaît comme la trame de la redéfinition des règles en particulier une cotation internationale très ancienne en six classes de rivière (6) s’adapte aux SEV classés par la FFCK à partir de décembre 2014. De manière générale, l’organisation de la sécurité sur les SEV relève de dimensions contenues dans l’encadré suivant :

 

Encadré 1 : les facteurs clé de la sécurité individuelle et collective en eau vive

La sécurité individuelle s’opère d’abord : Par soi-même :

- agir en fonction de ses compétences, réagir dans l’urgence…

- ne pas entraver la bonne marche du groupe.

Par les autres : compter sur les membres du groupe pour s’entraider et coopérer

De manière générale, la sécurité est liée à au moins quatre aspects : - au matériel : limites et contraintes du matériel (ex : type de bateau en eau vive) ;

- au milieu : connaître les pièges et dangers réels du cours d’eau / SEV ;

- aux facteurs humains : (sur ou sous-évaluation de ses compétences ou du risque : profils de pratiquant « têtes brûlées » /peureux) ; réactions inattendues

- aux aspects organisationnels liés à l’application du dispositif du SEV.

 

Dans cet encadré, on perçoit que sécurité individuelle et collective réponde à des règles implicites complémentaires car la sécurité passe à la fois par soi-même, et par les autres. Le tableau suivant inventorie les principaux risques inhérents à la pratique du kayak en les classant par ordre décroissant en ligne de dangerosité à partir des risques répartis par colonne.

Cette distinction opérée en catégories synthétise les contraintes exprimées par les moniteurs. Pour eux, « la sécurité ne « s’énonce pas » : elle s’apprend progressivement » (moniteur, H, 33 ans). « Il faut allier au risque le fait de percuter la berge (dessalage), risque de rater l’arrêt par fort courant » (Ibid.). Dès lors, la sécurité repose sur trois principes : choisir, régler, respecter son matériel ; s’engager en prenant en compte le rapport compétences/difficulté (et enfin, utiliser des savoir-faire individuels et collectifs liés à la sécurité). La navigation en eau vive repose sur une réactivité « il faut éviter de nager sur le ventre. » (moniteur de Cergy, H, 41 ans). « Relever les coudes dans les chutes et passages … et penser à récupérer son matériel » (moniteur de Cergy, H, 33 ans). Depuis l’accident mortel survenu à la suite d’un coincement des pieds dans le lit de la Durance et impliquant une kayakiste confirmée en 1999 sur un SEV aménagé (7), les théories s’affrontent sur la manière de nager en eau vive. Classiquement, il est recommandé de nager sur le dos, les pieds en avant pour amortir les chocs et garder la tête hors de l’eau. Toute la difficulté réside dans le fait que laisser les pieds hors de l’eau. S’ils s’enfoncent sous l’eau, ils risquent de se coincer les pieds entre deux blocs et il est alors impossible de se dégager. Le danger est alors mortel : « Je dis à mes clients, dans tous les cas, ne reprenez pied qu’en arrivant au bord ! En cas d’urgence, crawler. » (Moniteur Cergy, H, 33 ans).

2. Des normes liées au règlement du SEV

Bien souvent, lorsque des règles émanent de leurs supérieurs, par exemple si le directeur de l’île de loisir énonce une interdiction de naviguer, les moniteurs de Cergy prennent parfois parti pour les pratiquants. Ces décisions d’interdire l’équipement à une catégorie font suite à des réclamations de kayakistes mécontents face aux risques encourus car une partie des pratiquants novices ne respecte pas les règles en se poussant à l’eau ou en enlevant leur casque ou leur gilet de sauvetage ! Ces problèmes reposent sur des situations liées aux accès aux règles du SEV. Les réactions de pagayeurs sont vives. Elles prennent la forme de polémiques entre différentes visions de la sécurité. À cet égard, gestionnaire et moniteurs ne partagent pas la même démarche. Ces tensions entre direction et moniteurs prennent leur origine dans le fait que le premier applique une directive administrative (le règlement du SEV est voté par des élus) tandis que les seconds ont été formés dans les clubs. De ce fait, ces derniers ont acquis des dispositions à assurer la sécurité héritées de la navigation dans les torrents et agissent selon une rationalité propre. Pour comprendre l’origine de ces tensions, il convient de revenir sur les prérogatives professionnelles d’exercice des moniteurs au SEV.

C - L’action des moniteurs au SEV : une régulation conjointe

En se concentrant sur la façon de s’organiser des moniteurs d’un SEV, on accède aux phases nécessaires à la navigation en eau vive. Ces étapes sont protocolaires – préparation du matériel, mise à disposition d’une tenue, port du gilet de sauvetage et d’un casque, surveillance des pratiquants et restitution des équipements – et correspondent à des injonctions liées au dispositif (Marsac, 2008).

1. Des règles d’action à la réciprocité de la prévention

Les consignes servent de « tampon » des moniteurs entre les directives reçues par les moniteurs en amont par leur direction et l’avis des kayakistes des clubs sur l’organisation du site.

a) Les moniteurs acteurs de la prévention

Les moniteurs, issus du milieu fédéral entretiennent des relations fortes avec les clubs auxquels ils adhèrent. Il en résulte un lien parfois « souterrain », avec le mouvement sportif qui les a formés. Du fait de la mainmise de la FFCK sur la formation des moniteurs, il y aurait un jeu d’influence indirect du mouvement sportif sur l’organisation « commerciale » du SEV.

Ce système ajoute un trait caractéristique à la relation qui fonde la mise en sécurité de l’équipement. Son fonctionnement s’explique par le fait que les trois éléments cités – prévention, respect des normes de sécurité, surveillance – sont des priorités dans l’organisation de la navigation. La sécurité occupe une place centrale pour ne pas dire hégémonique. Les règles constituent la base d’application de la sécurité. L’activité reste subordonnée à leur application et n’échappe pas à l’injonction de la sécurité. Cela passe par la surveillance, matrice autour de laquelle s’articule la prévention des accidents qui recoupe également le respect de règles. Ce modèle illustre l’interdépendance réciproque.

b) La sécurité : un contrôle permanent des moniteurs

Les moniteurs, par leur surveillance du SEV, exercent un contrôle sur les pratiquants. Le moindre relâchement de l’un d’eux donne lieu à une remarque de la part de ses collègues. Toute inattention se présente comme une faute de sorte qu’il demeurerait impossible de contourner les règles et leur réciprocité. Cette visée correctrice a pour but de les recadrer. Ils rappellent à l’ordre des pratiquants afin de donner l’exemple aux autres. Ils les réprimandent devant les autres. Dessaler, ne pas récupérer correctement son matériel passe pour un manquement aux yeux des moniteurs. Mais c’est résolument sur le fait qu’il y a une concentration de groupes sur un espace restreint que le manquement aux règles de sécurité est le plus grave. Le rappel des consignes par les moniteurs est une manière de remédier à cela.

La transmission des règles : une coopération

Les bords en béton couplés à la puissance du courant ont pour conséquence de blesser les clients. Le but des moniteurs, c’est d’éviter cela. Ils insistent alors sur les règles de sécurité au détriment de la connaissance individualisée des clients et de ce fait sont amenés à abandonner le compagnonnage, même si les flux de pratiquants ne permettent pas toujours d’assurer cette démarche dans les cours d’eau les plus touristiques (Ardèche, Tarn…). À cette rupture avec le compagnonnage s’ajoute le besoin de transmettre des techniques sur une durée plus courte que celle d’une descente de rivière.

S’engage de leur part un travail de formalisation des règles à partir des aménagements réalisés. Les moniteurs imposent des points de repères à leurs clients. Ainsi, tel obstacle en plastique représente la limite à ne pas franchir. Les piquets de slalom servent de frontière au-delà de laquelle commence une autre zone de pratique. Les moniteurs s’appuient en cela sur l’aménagement du bassin qu’ils ont eux-mêmes conçu pour matérialiser les étapes fondamentales de la progression. Couplé aux recommandations, ce compartimentage de l’espace permet de jouer sur le loisir dans l’activité et les agencements destinés aux touristes. Cette interaction avec le public a lieu chaque week-end.

À cela s’ajoute, pour les moniteurs, l’obligation de réguler les spectateurs en leur interdisant de s’approcher du bord. Un agent de médiation intervient en cas de conflit. Il peut appeler la police du site, la gendarmerie ou la brigade anticriminalité. « Des flics sur un site de kayak, ça fait mal de voir ça ! C’est vraiment malheureux d’en arriver là. Ici on est en sous-effectif. On est parfois trois pour gérer deux cents personnes ! » confie un moniteur (H, 33 ans). Les moniteurs s’occupent d’autres tâches (surveillance, alerte auprès des pompiers). Deux d’entre eux se trouvent sur la plate-forme de départ tandis que le troisième se positionne dans le virage. Le tableau suivant résume les tâches des moniteurs. Trois phases se dégagent pour les pratiquants : la préparation logistique, le temps de navigation et le rangement du matériel.

En résumé, les trois moniteurs assurent leur service sur tous ces postes de travail, correspondant aux temps d’activité. Souvent, deux d’entre eux se trouvent sur la plateforme de départ pour équiper leurs clients tandis que le troisième se positionne dans le SEV. Cette rotation s’apparente aussi à un travail planifié dans lequel le « turnover » est important. Les temporalités du travail des moniteurs reposent sur une distribution négociée de leurs rôles. Chaque moniteur tourne sur toutes les tâches. Cette rotation évolue et en est renégociée : « L’attention est portée sur la façon dont les professionnels négocient les règles de leur structure pour construire et faire évoluer les temporalités dédiées au travail » (Rech & Paget, 2012). Au moindre dysfonctionnement, les réactions sont virulentes. Ainsi, les pratiquants s’indignent car ils perdent du temps : « On a payé pour une heure mais on a perdu une demi-heure. Alors remboursez-nous !». Cette phrase résume à elle seule la forme de logique consumériste du site (Bouchet & Lebrun, 2009). La recherche du plaisir immédiat pousse les pratiquants à exiger des services que ne peut leur rendre le personnel. Je remarque que ceux-ci sont tendus et se pressent d’embarquer. Par ailleurs, l’installation des obstacles du SEV est également une tâche incombant aux moniteurs qui régulent les débits.

V • La régulation des flux de pratiquants et l’accueil des publics

Dans le SEV, les kayakistes se concentrent uniquement sur l’élément aquatique. Ils écartent les obstacles immergés de leur champ visuel. Ils exécutent leur figure en étant attentifs aux sensations éprouvées. Ils s’inscrivent dans une démarche de « fast riding » (8), c’est-à-dire qu’ils réduisent au minimum les dimensions analytiques au profit de l’immédiateté, de l’opportunité présente de naviguer en eau vive, à proximité de Paris. Plusieurs raisons expliquent cette concentration des citadins sur le site : la concomitance d’une quête du plaisir immédiat et d’une sécurité optimale en complément d’un matériel adapté. La situation est facilitée par la sûreté des niveaux d’eau et l’intervention des moniteurs en cas de problème.

A - L’évolution dans un milieu régulé par les moniteurs

Un moniteur (38 ans) insiste sur les risques d’accidents en s’appuyant sur la fréquence des accidents : « il y a eu des dents, des jambes cassées, donc prudence, n’hésitez pas à resserrer vos gilets de sauvetage et vos casques ». Cela fait dire aux moniteurs que « le public est assisté », dans un milieu qu’ils jugent « aseptisé » et constitue un sujet de discorde entre les conceptions de la navigation dont se réclament les experts, défenseurs de la pratique en rivière et la logique dite de « consommation » grand public. Un moniteur interviewé sur ce sujet me confie son désarroi. Il n’arrive pas à transmettre les règles de prudence qui fondent les pratiques en rivière :

« Les gens, tu peux leur dire n’importe quoi, ils en ont rien à faire. Ils peuvent prendre cent bains et ne pas chercher à comprendre qu’il s’agit de leurs propres erreurs de navigation. Pourtant, on tourne avec une trentaine d’habitués qui naviguent en kayak. Ils sont venus en force cette année avec des cartes dix entrées, mais ils dessalent. ».

Lorsqu’on regarde de plus près, trois caractéristiques montrent cette démarche régulée. Dans cette approche de l’activité, les loisirs sont pratiqués selon les mêmes procédures que dans les parcs d’attractions. Les publics font « la queue », passent à la caisse, obtiennent des numéros sur des tickets devant leur servir de reçus. Puis, ils ont un temps d’attente afin que leur dossard soit disponible (l’équipement étant utilisé par plusieurs pratiquants). Ensuite, ils sont appelés au micro par leurs numéros de dossard et sont invités à évacuer le site. Le rôle protecteur de la tenue du pagayeur obéit à des normes de sécurité auxquelles les clients doivent se conformer (9). Les moniteurs sont là pour vérifier que le matériel utilisé par les usagers du SEV répond aux exigences techniques et respecte le règlement.

L’embarquement dans les courants du SEV marque les premiers instants de la séance du pratiquant. À partir de ce moment, il sait qu’il dispose d’une heure de navigation. Avant même d’embarquer, il remarque des pratiquants présents sur l’eau. Ceux-ci naviguent dans des rafts ou des embarcations gonflables appelées « hot-dog ». Du fait de la souplesse du matériau pneumatique, ces kayaks ouverts s’adaptent aux débutants. Ils amortissent les chocs en cas de collision ou de chutes et permettent une approche de l’activité qui limite le dessalage. La position de sécurité10 est adoptée en raison de la posture du pagayeur qui, assis sur un support mou, a moins de chance de dessaler car ce support « pardonne » davantage les erreurs de navigation. Le dialogue qui suit revient sur ses difficultés. Un kayakiste interroge un moniteur sur sa capacité à « créer » des mouvements d’eau comme une vague pour débutants :

« Toi qui as la science du bassin, tu sais comment on fait pour obtenir une vague ? - C’est trop difficile à réaliser. En plus, on a assez travaillé de ce côté-là des choses (il montre un rouleau) donc on n’y arrivera pas. Il nous faut resserrer le bassin. Déplacer les plots dans le fond du bassin, ça fait chier tout le monde. ».

Ce dialogue précise son rôle d’intermédiaire. Les moniteurs se chargent d’aménager le Stade d’eau vive en fonction des attentes des usagers. Mais ces aménagements n’empêchent pas les débutants de dessaler plusieurs fois dans l’heure. Car l’aménagement du SEV autorise les erreurs de navigation. Le fond est lisse, les obstacles (blocs) sont en plastique. Cet aménagement diminue les risques dus aux chutes des pratiquants de leurs embarcations sur les obstacles. Des escaliers sont disposés de part et d’autre du bassin pour favoriser la remontée des pagayeurs ayant dessalé. Les chocs sont possibles mais leur ampleur est atténuée par la présence d’une sécurité dans l’activité assurée par le personnel du SEV. De cette façon, les consignes des moniteurs édictées pour servir de cadre aux pratiquants vont de la position de sécurité, en cas de dessalage, jusqu’à la pronation des mains sur la pagaie. Car toute négligence liée à la position des bras s’avère dangereuse en cas de choc. En effet, la pagaie est très souvent lâchée par les pratiquants occasionnant des coups involontairement portés aux visages ou aux corps des occupants de l’embarcation.

B - De la sécurité safety à la sûreté : contre les dysfonctionnements ?

Le dessalage ou une mauvaise position du pagayeur provoquent souvent des accidents avec plus ou moins de gravité. Ces situations de déséquilibre du kayakiste ayant dessalé sont à l’origine de blessures bénignes. Cependant, le non-respect des consignes édictées par les moniteurs est source d’erreurs pour les débutants inattentifs ou imprudents dans leurs actes. Chevilles foulées, genoux cassés et tibias fracturés sont des blessures communes. Elles nécessitent l’évacuation du site par le personnel de secouristes qui les confie aux pompiers.

La pratique à Cergy enregistre plusieurs types d’accidents (dont la gravité varie des plaies aux fractures sans conséquence vitale) malgré la fréquence des blessures dues aux chocs des pratiquants entre eux. Beaucoup d’égratignures, des évacuations pour des chocs surviennent chaque semaine. L’activité reste soumise à une menace permanente de la part de pratiquants imprudents qui, pris dans l’euphorie générale à laquelle ils sont conviés, en oublient les règles de sécurité édictées par l’encadrement. Par exemple, les compétiteurs évitent de justesse les débutants qui, ne maîtrisant pas le coup de pagaie, manquent de se blesser au visage. Incapables de contrôler l’embarcation, ceux-ci ne s’aperçoivent même pas des erreurs commises. Cette scène se répète chaque après-midi. Sans suite, elle ne retient pas l’attention des moniteurs qui se concentrent sur les endroits exposés du SEV de Cergy (11).

Pour toutes ces raisons, les moniteurs anticipent sur chaque action ou initiative des pratiquants, rappelant à chaque fois les points du règlement intérieur. Attentifs au moindre dérapage, ils n’en demeurent pas moins exposés à l’absence de concentration qui pèse au bout de plusieurs heures de travail. Pour avoir effectué cette tâche, je me suis placé dans la situation du moniteur qui regarde les embarcations passer. Garant d’une sécurité permanente, celui-ci oscille entre contrôle de la sécurité et « mise en ordre » des pratiquants. La démarche des moniteurs se nourrit du paradoxe de la quête de plaisir incessant sous le contrôle des règles prédéterminées du dispositif. La standardisation du « briefing » entraîne l’unité des consignes, contrôlant la pratique par surveillance perpétuelle des débutants et des kayakistes du Stade d’eau vive. La sécurité homogénéise les pratiques vers l’imposition de règles. Le sauvetage est intégré dans la pratique et le dispositif prend en compte cette particularité.

La désorganisation comme facteur de risques dans les SEV doit être repensée dans les arcanes des stratégies d’acteurs : coopération entre moniteurs, police et pompiers pour l’évacuation des blessés. Elle montre en particulier le rôle souterrain des moniteurs dans le processus de prévention des risques. Mais il faut se garder de toute explication moralisatrice en considérant les injonctions à la sécurité comme des prescriptions liées à une légitimité charismatique issue d’une hiérarchie (Charpentier, 2014). Pour le directeur du SEV de Cergy, il s’agit de « faire progresser la connaissance des problèmes de sécurité et des techniques propres à les résoudre et de veiller à l’observation des prescriptions législatives et réglementaires prises en ces matières ainsi qu’à la bonne tenue des registres de sécurité dans tous les services ». Il y aurait là une séparation entre l’injonction à agir et les effets de la démarche des moniteurs. En ce sens, les moniteurs sont poussés vers une éthique de responsabilité tandis qu’ils valorisent eux une éthique de la conviction. L’analyse de ses pratiquants et de ses modalités de pratiques révèle la diversité des négociations qui s’y opèrent. Car, le passage à la logique artificielle restreint l’action des « puristes » adeptes du compagnonnage au profit de l’application du dispositif de sécurité et d’une accessibilité accrue. Un autre pratiquant (29 ans, photographe) va dans le même sens : « Les bassins aménagés ne sont pas complètement incompatibles avec l’essence même de notre sport, c’est important de le préciser. Pour moi, le Stade d’eau vive de Cergy, c’est un torrent, à portée de carte orange ! ».

Loin d’être la résultante de supposés risques endémiques dans l’activité, le kayak en SEV, fait état d’une accidentologie qui demeure faible comparativement aux problèmes rencontrés sur les torrents (deux décès en quarante ans d’existence, très peu d’accidents graves (12). Dans ce domaine professionnel, la coopération entre moniteurs améliore ainsi le travail en équipe ou l’efficacité de principes de coordination (Alter, 2009 : 25). L’efficience devient la capacité à tirer le meilleur parti de ressources disponibles à partir d’un fonctionnement collégial. Toutefois, il ne faut pas confondre concertation et coopération car les moniteurs sont garants de l’intégrité des pratiquants13 avant l’arrivée des secours. L’hypothèse d’un groupe coopérant à trois pour assurer la sécurité est donc validée.

Conclusion

Dans cet article, j’ai interprété le rôle de la sécurité comme une forme individuelle et collective coconstruite par pratiquants et moniteurs. L’enquête ethnographique visait à questionner l’organisation de la sécurité dans l’accompagnement, le renforcement ou au contraire, la réduction des prises de risque. Si l’apparition récente des SEV dans l’espace public a engendré des conflits entre défenseurs d’une pratique en milieu naturel et moniteurs de SEV, les professionnels sont prompts à initier le plus grand nombre au kayak. Mais l’interaction et la relation marchande qui s’instaurent entre ces moniteurs et leurs clients génèrent des tensions. Pour remédier à cela, l’organisation de la sécurité passe nécessairement par la confiance entre les parties au moment où l’assurance est en jeu. Des risques peuvent, à moyen terme, apparaître pour le secteur public. Les stades d’eau vive, dont les constructions se sont accélérées depuis la dernière décennie, sont exposés aux accidents les plus ordinaires (fractures, blessures par contention), tant sur le plan physique que sanitaire. Finalement en SEV, l’erreur ou la défaillance des pratiquants ne portent que très rarement à conséquence (ce qui explique sans doute la différence en fréquence accidentelle par rapport à d’autres sports de nature) et sont souvent rattrapées par le dispositif, ce qui ne rend donc pas nécessaire une grande maîtrise technique des pratiquants.

En définitive, la sécurité est liée à quatre aspects : au matériel, aux limites physiques des pratiquants et aux contraintes du matériel (embarcations adaptées en eau vive) et du milieu et enfin au dispositif. L’enjeu d’une prévention des risques repose donc sur une connaissance des pièges et dangers réels liée au regard de facteurs humains. En ce sens, les moniteurs incarnent les « coproducteurs dévoués ». Ces professionnels s’appuient sur l’application du dispositif qui repose sur des injonctions contradictoires : maintenir la sûreté et le sauvetage. Ainsi, loin d’avoir abouti à une standardisation des pratiques dans les SEV, le développement des sports d’eau vive n’est pas dissociable d’une politique d’incitation à la sécurité dont la genèse a fait l’objet de processus de construction sociale, produit de l’édiction de normes propres au système politico-bureaucratique des exploitants de SEV. Les conflits entre moniteurs naissent de la surfréquentation des SEV et de leur position d’expert reconverti en régulateur. Il faut donc tenir compte des risques inhérents à l’exploitation de ce type d’infrastructures. La diffusion d’un tel dispositif débouche sur la délégation au professionnel de l’injonction à la sécurité. Une régulation de contrôle est donc à l’oeuvre.

En ouverture des perspectives, on peut dire que la sécurité des moniteurs de SEV ne s’enracine pas comme en alpinisme (Soulé, 2004) dans une filiation professionnelle ancienne à partir de liens existants avec les pelotons de gendarmerie de haute montagne (PGHM). La professionnalisation des moniteurs de kayak, avec la création du Brevet professionnel de la jeunesse et de l’éducation populaire et du sport, est en adéquation avec la demande contemporaine de consommation de loisir en SEV mais demeure encore inachevée.

 

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1 Descente de groupe en convois de bouée dirigé à la pagaie.

2 En témoignent les articles de presse régionale ou nationale ou les journaux télévisés qui y consacrent un sujet, voire une rubrique entière (Grippon, 1996).

3 Ce sport réunit plus de vingt disciplines. Nous ne traitons ici que de quatre d’entre elles : slalom, descente, freestyle et loisir (parfois dénommé tourisme). La dernière est la plus importante en nombre de pratiquants.

4 Le cadre sécuritaire des sports d’eau vive est régi par l’arrêté du 4 mai 1995 fixant la liste des diplômes ouvrant droit à l’enseignement des sports d’eau vive (obligations en matière d’encadrement de la pratique : nombre d’élèves par cadre, équipement vestimentaire et matériel de sécurité).

5 Le dessalage est l’action de tomber accidentellement à l’eau.

6 Arrêté de sécurité et passeport pagaies couleur.

7 Pour comprendre le retentissement de l’accident parmi les moniteurs, voir http://www.eauxvives.org/fr/pages/amelie.

8 Expression utilisée pour désigner la pratique immédiate du freestyle.

9 En vertu du respect de l’arrêté du 4 mai 1995.

10 Allongé sur le dos.

11 Ces derniers inspectent le « Trou noir », passage « technique » du Stade d’eau vive, comportant un rouleau.

12 Source : FFCK, 2014.

13 Les éventuelles implications pénales des détenteurs des brevets d’État en cas d’accidents et de plaintes le prouvent.

 

Cet article a été écrit par : 

Antoine Marsac Laboratoire Sociopsychologie et management du sport - EA 4180

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