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Démocratie participative et politique sportive : l’exemple des événements parisiens

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Les événements sportifs sont souvent considérés par les acteurs publics comme des outils pouvant intégrer le programme d’action d’une politique sportive. L’exemple de l’axe du développement du sport féminin dans la politique sportive parisienne de 2000 à 2015 illustre le processus inverse : les acteurs publics s’emparent d’une « impulsion participative locale » pour nourrir un axe de politique sportive par le prisme événementiel. Cet événement municipal au caractère évolutif (dispositif, gouvernance) induit des impacts positifs (social, pratique sportive, managérial) mais également négatifs (effet de cannibalisme sur la politique sportive). Cette étude s’intéresse à la manière dont les politiques publiques se réapproprient une impulsion pour recréer de la dynamique au niveau local. L’analyse du cas suppose d’impliquer le mouvement sportif ainsi que d’établir des passerelles entre les acteurs publics et entre les acteurs publics et associatifs. Enfin, dans le contexte parisien, la mise en synergie des acteurs se questionne à l’échelle de l’aire urbaine, formalisée par l’arrivée du Grand Paris en 2016. Les événements sportifs portés par l’acteur public, qu’ils soient créés ou recyclés à partir d’impulsions participatives locales, vont tenir dans les années à venir un rôle stratégique dans cette redéfinition territoriale par leur potentiel fédérateur.

Un consensus entre politistes et sociologues permet de définir les contours de la politique publique comme suit : « une politique publique se présente comme un programme d’action dans un secteur de la société ou dans un espace géographique » (Mény, Thoenig, 1989). Nous compléterons cette définition en mentionnant également le choix du public, point de départ des politiques publiques selon (Lasswell, 1936). Il s’agit de rationaliser l’intervention de l’acteur public en identifiant un problème puis en organisant les moyens collectifs devant y répondre.

L’analyse des politiques publiques est traversée depuis l’origine par une tension entre deux perspectives (Musselin, 2005). La première, l’approche « top down » (Lasswell, 1951) donne un rôle prééminent aux gouvernants dans l’organisation et le pilotage de la société. L’accent est mis sur la volonté de changer la société par l’État, ou par le volontarisme des leaders politiques au nom de valeurs et de buts. C’est l’intervention de l’État qui est le point de départ de l’analyse. La seconde approche insiste sur les individus en interaction, les échanges, les mécanismes de coordination, la formation de groupes, le jeu de normes et les conflits. Elle privilégie les raisonnements « bottom up » (Pressman, Wildavsky, 1973 ; Padioleau, 1983 ; Jobert, Muller, 1988) partant des modes d’échange et d’agrégation entre acteurs individuels et collectifs. Les politiques publiques opèrent en effet également au sein d’un contexte local, fait d’opportunités et d’obstacles, s’appuyant sur diverses dynamiques et impulsions. (Lascoumes, Le Galès, 2007) utilisent une métaphore musicale pour illustrer cette approche. Ce sont les interprètes et l’auditoire qui sont mis au centre de l’analyse et non pas la partition et le compositeur. Ainsi, la musique qui est donnée à entendre provient d’une partition appropriée et réinventée par des interprètes vivants qui lui donnent couleur et matière.

Dans le domaine sportif la dimension politique existe par la mise en interaction de différents agents défendant chacun une sphère d’intérêt propre (Pociello, 1999). De plus, le développement de nouvelles pratiques à partir des années 1970, accompagné d’un phénomène de massification, de médiatisation et de diversification, a positionné le sport comme la source de multiples enjeux (Garrigues, 1988 ; Pociello, 1989, 1995, 1999 ; Callède, 2002). C’est également un secteur stratégique avec des fonctions transversales : éducation, santé, insertion sociale, tourisme, aménagement du territoire, identité, notoriété, image de marque, coopération et aide au développement (Bayle, Durand, 2004). La décentralisation a suscité une intensification de l’intervention des collectivités territoriales (Bayeux, Dupuis, 1994 ; Charrier, Durand, 2002). Ces dernières ont ainsi vu leurs prérogatives en matière de politique sportive s’accroître. Ceci a débouché sur une multiplicité d’acteurs (Evrard, 2014) intervenant sur ce champ mais n’étant pas régi par les mêmes règles (Honta, 2008).

Historiquement les communes ont un rôle important dans le pilotage de l’action sportive au niveau local (Callède, 2002). Si le modèle des années 1960-1970 était d’abord piloté par l’offre (notamment d’équipements sportifs grâce aux « lois-programmes »), on peut considérer que s’engage dans les années 1980 un début de pilotage par les demandes. Prenant conscience de la versatilité des goûts sportifs et de ses effets, les acteurs de l’offre, en particulier les communes, vont essayer de mieux entendre les besoins (Charrier, Lapeyronie, 2014). De plus, le sport au niveau local est un enjeu symbolique et social car les communes doivent faire des choix stratégiques, pressées par des demandes très diversifiées (Haschar Noé, 1989). On peut ainsi considérer que les politiques sportives locales regroupent l’ensemble des décisions prises par des régions, des départements ou des communes, mises en oeuvre par les services (notamment mais pas seulement sportifs) et qui concernent l’organisation et le développement de pratiques sportives sur un territoire (Charrier, 2014). Il s’agit d’une série d’actions ou d’inactions que des autorités publiques choisissent d’adopter pour régler un problème ou un ensemble de problèmes (Leslie, 1992).

De plus en plus d’événements sportifs deviennent des vecteurs de développement économique (Weinmann et al., 1999 ; Solberg, Preuss, 2007), social, (Chalip, 2006) ou d’image territoriale (Hautbois, Desbordes, 2008 ; Rousset et al., 2014). En raison des effets transversaux qu’ils peuvent induire, les pouvoirs publics peuvent les utiliser pour atteindre la « finalité » de leur politique publique au sens de Bayeux et Dupuis (1994). En effet, les événements sont par essence des faits sociaux s’intégrant et pouvant même rythmer – lorsqu’ils sont récurrents – la vie de la cité. Ils permettent la mise en congruence des acteurs d’un point de vue managérial, du public d’un point de vue social. D’un point de vue politique, ils sont un moyen d’organiser le « vivre ensemble » et un support de visibilité. À ces égards, ils peuvent constituer des outils pertinents au service des acteurs publics. Mais la mobilisation des acteurs ne peut se comprendre que par une contextualisation précise (Sawicki, 2000) et une analyse des multiples enjeux locaux. Comment comprendre les dynamiques locales, la manière dont les acteurs donnent sens et s’emparent de telle ou l’histoire de leurs interactions, les compromis déjà passés et toujours à l’oeuvre, les nouvelles alliances qui se sont formées (Callède, Dané, 1993) ?

Dans cet article, nous traitons du processus de définition d’un axe de politique sportive. Nous nous plaçons dans la perspective « bottom up » de l’analyse des politiques publiques puisque notre regard se porte en premier lieu sur les acteurs et leur terrain, leurs actions et interactions. Au moment même où les événements sportifs sont de plus en plus considérés comme des leviers à disposition des décideurs politiques, cet article illustre le processus inverse. Nous verrons ainsi comment un événement sportif issu d’une « impulsion participative locale » a pu nourrir, puis structurer un axe de politique sportive. Quels sont les impacts, et les leviers correspondants, de ce type d’événement sportif ? Comment les acteurs publics cherchent-ils à créer du sens et de la dynamique au niveau local ? Enfin, quels sont les enjeux pour le mouvement sportif dans un contexte de redéfinition des compétences territoriales ?

Nous verrons que l’action événementielle sur l’axe de politique sportive a acquis une place de plus en plus importante depuis l’année 2001, date du premier événement sportif à destination du public féminin au centre sportif des Fillettes dans le 18e arrondissement de Paris. Suite à cette impulsion localement ancrée, diverses versions d’un événement sportif à destination des femmes ont vu le jour impliquant de manière croissante la municipalité. Durant quinze années, les acteurs publics ont fait évoluer cette action événementielle en tentant de la redynamiser de différentes manières tout en s’adaptant aux impératifs du contexte local.

Le terrain qui nous a servi d’objet pour cette étude est la ville de Paris et l’axe du développement du sport féminin dans la politique sportive. Travailler sur Paris nous permet de bénéficier d’un effet de taille. L’étendue du territoire administratif et le nombre d’habitants nous offrent un panel reflétant la diversité des types d’événements sportifs identifiés dans la littérature. On trouve aussi bien des « événements majeurs » (Gratton, Taylor, 2000), que des « petits événements sportifs récurrents » (Higham, 1999) ou des « événements mineurs » (Wilson, 2006). L’utilisation de l’espace urbain par des événements sportifs y est régulière, volonté réaffirmée par la nouvelle mandature, car les équipements sportifs sont saturés. En outre, Paris a des identités administratives multiples : commune, département, cheflieu de région, capitale de la France et même capitale européenne. Elle est l’une des agglomérations européennes les plus peuplées (aire urbaine d’environ 12,3 millions d’habitants au 1er janvier 20111). Il existe également un effet de prestige induit par le patrimoine culturel et historique de la ville. Nombreuses sont les fédérations sportives à souhaiter avoir leur finale de coupe ou de championnat à Paris. La ville est également la première destination touristique mondiale en 2013 (seconde derrière Londres en 20142). Les hôtels n’attendent donc pas un événement sportif, même d’envergure, pour assurer leur chiffre d’affaires mensuel (Crompton, 2006 ; Charrier, Jourdan, 2009). Enfin, l’arrivée du Grand Paris en 2016, introduit de nouveaux enjeux politiques, allant de la redéfinition des compétences territoriales aux contours de nouvelles identités. La contribution s’inscrit dans le cadre d’une recherche visant à éclairer les « dynamiques locales » (Charrier, Jourdan, 2014) autour des événements sportifs. Il s’agit « d’une alchimie singulière articulant les spécificités des activités physiques sportives et artistiques (techniques, sociales et culturelles) aux contextes locaux (population, histoire sportive, culture spécifique, etc.), aux configurations d’acteurs publics et associatifs (et relevant de secteurs différents) et aux volontés politiques déployées sur les territoires ». Pour effectuer ce travail, nous cherchons à nous ouvrir à l’évidence empirique (Dey, 1999) pour générer un cadre théorique. Nous utilisons la théorie ancrée (Glaser, Strauss, 1967).

Il s’agit ainsi de chercher à comprendre les phénomènes qui émergent du terrain en faisant abstraction « le plus possible » des précompréhensions fournies par les théories existantes (Guillemette, 2006). Nous misons également sur l’utilisation de l’étude de cas (Yin, 1994) pour comprendre les points d’intérêts pour les acteurs, découvrir la complexité des jeux d’acteurs dans un contexte donné et présenter une interprétation holistique des événements (Merriam, 1998). La présente étude s’appuie sur la mobilisation d’un corpus de données qualitatives. Les données empiriques sont constituées d’observation in situ, d’une connaissance des personnes clés permettant la collecte de données primaires et secondaires (Eisenhardt, 1989) par entretiens semi-directifs d’experts (8, pour l’événement observé dans cette contribution), de consultation de documents internes aux organisations étudiées, et enfin, de la création d’une base de données d’articles internet (supports de communication des événements étudiés). Dans une première partie nous étudierons la manière dont un événement sportif initialement ancré au plan local a pu initier un axe de politique sportive. Pour cela nous effectuerons une contextualisation diachronique (poids des interactions passées) et synchronique (les acteurs et leurs positions). Nous montrerons qu’il existe plusieurs types d’impulsion et définirons ce qu’est à notre sens une « impulsion participative locale ». Dans une seconde partie nous présenterons et analyserons les différents effets de cet événement sportif dans la formule qui est la sienne en 2014. Nous nous baserons notamment sur les « volontés premières » du projet événementiel. Nous conclurons en insistant sur le rôle stratégique que peuvent tenir les événements sportifs au sein d’une politique sportive dans un contexte de redéfinition des compétences territoriales.

I • Les contours d’une impulsion participative locale

Les événements sportifs sont souvent considérés par les acteurs publics comme des outils pouvant intégrer le programme d’action d’une politique sportive. Mais il existe le cas inverse où l’acteur public identifie une impulsion, puis s’en saisit pour l’inclure dans sa politique. Le cas de l’axe du développement du sport féminin à Paris de 2000 à 2015 illustre la manière dont les acteurs publics se sont emparés d’une « impulsion participative locale » pour nourrir un axe de politique sportive. Pour retracer cette histoire nous diviserons ces 15 années en quatre périodes.

A – 15 ans de politique sportive à destination du public féminin par le prisme événementiel à Paris

1. Un événement sportif municipal issu d’une impulsion participative locale (2001/2008)

Le conseil de la jeunesse du 18e arrondissement de Paris et sa commission sport sont à l’initiative d’une action événementielle à destination des femmes en 2001. Cette instance de démocratie participative est rattachée au Conseil Parisien de la Jeunesse. Chacun des conseils de jeunesse d’arrondissement dispose d’un fonctionnaire municipal dédié à l’animation dudit Conseil et des projets qui découlent du travail produit par les participants. Le principe est simple : des jeunes de 15 à 30 ans discutent sur des thèmes de la citoyenneté puis proposent des projets au conseil d’arrondissement qui va les soumettre ensuite au conseil de Paris. Concrètement ces jeunes émettent des voeux qui peuvent être repris dans le champ sportif par les techniciens de la direction jeunesse et sport (DJS) avec l’aval de la mairie de Paris. Pour le 18e arrondissement le voeu qui avait été émis en 2000 était une action événementielle sportive à destination des jeunes filles. Les propositions issues des premières réflexions sur ce thème convergeaient régulièrement vers la Journée Internationale de la Femme qui se déroule en Mars. Un événement sportif féminin est donc organisé au Centre Sportif des Fillettes (18e) en 2001. Il s’agit d’une animation sportive gratuite visant à faire venir des filles de l’arrondissement Jusqu’en 2004, l’événement toujours porté par la DJS, restera dans le 18e. Progressivement, il attire de plus en plus de jeunes filles de toute la capitale grâce aux centres de loisirs. 2005 est une année de « jachère » car aucun événement sportif lié à la pratique sportive féminine à Paris n’est organisé par la municipalité. Cette année correspond en réalité à une période de structuration importante de la filière sportive. La municipalité parisienne se dote en 2006 de nouveaux moyens humains (6 conseillers, 13 éducateurs et 52 opérateurs), complétant les effectifs des agents de terrain qui avaient déjà été renforcés de 202 emplois depuis 2001. Lors de son discours du 15 mai 2006 Bertrand Delanoë, Maire de Paris, annonce les trois éléments de la politique sportive pour sa mandature :

- la création de nouveaux équipements sportifs et la modernisation du patrimoine pour en améliorer l’usage ;

- le soutien résolu au mouvement sportif et à l’animation sportive par un service public modernisé ;

- un partenariat exigeant avec le sport de haut niveau pour conforter le rayonnement sportif international de Paris.

En étudiant le deuxième point dans le programme il est bien fait mention de la politique sportive féminine. Trois axes sont avancés sur ce volet :

- le soutien municipal des clubs, aidés pour la création de sections féminines par le biais de conventions d’objectifs (création d’un club de volley-ball féminin, le Stade Français Saint Cloud) ;

- l’organisation de manifestations d’envergure du sport féminin (championnat du monde de hand-ball en 2007 ou la course « La Parisienne » qui connaît un succès grandissant avec quelque 10 000 participantes en 2006) ;

- « Sport Pour Toutes » qui a été créée dans le cadre de la Journée Internationale des Femmes pour initier un maximum de jeunes filles au sport, avec près de 1 000 participantes en 2006. Le format de l’événement devient plus ambitieux. Les opérateurs et éducateurs des activités physiques et sportives sont mobilisés. L’événement, proposé sur une journée de Mars autour de la journée internationale de la Femme, devient donc « Sport pour Toutes ». Il se déroule sur 4 places parisiennes réparties sur les 4 circonscriptions d’aujourd’hui : Nord, Sud, Est et Ouest. L’événement municipal sort du 18e arrondissement pour être territorialisé en associant les mairies d’arrondissement, les Offices pour le Mouvement Sportif (à l’époque encore appelés les Offices Municipaux du Sport) et les responsables de secteur. L’événement sportif formalise désormais l’action politique en occupant une place centrale dans le programme d’action.

2. Un événement unique délégué par un partenariat public/privé (2009/2010)

En 2009 la DJS et sa Mission de Développement des Pratiques Sportives (MDPS) en charge de l’application des axes politiques fixés par les décideurs municipaux s’accordent pour dire qu’il est nécessaire de donner plus de visibilité à « Sport pour Toutes ». L’événement n’est encore qu’un « simple événement de proximité » (3) aux différents endroits où il est implanté, ne mobilisant pas tous les parisiens malgré son ambitieux dispositif. De plus, l’événement ainsi déconcentré mobilise beaucoup d’agents et se retrouve dilué dans l’effervescence parisienne quotidienne. Les acteurs publics décident alors de passer à un seul grand événement parisien, toujours au mois de mars : « Femmes en Sport ». Autre changement majeur, son organisation est désormais externalisée.

C’est la MDPS qui est chargée du développement de l’événement. Pour ce faire, des partenariats sont passés avec « La Parisienne » (une course féminine autour de la Tour Eiffel) et Nike. Le premier partenariat permet à « Femmes en Sport » de bénéficier du vivier que représentent les quelque 10 000 participantes à la course à cette époque. Le second vise à déléguer l’animation et le coaching à l’équipementier américain. Les animateurs et agents de la ville de Paris ne sont là que pour assurer l’accueil des participantes. La MDPS fait appel à des associations payées en bons de commande pour assurer une diversité dans les activités et compléter celles proposées par « La Parisienne » et Nike. La mission des grands stades et de l’événementiel ainsi que la mairie de Paris ne sont associées que pour la logistique. Symboliquement, il est décidé que l’événement se tienne aux abords de la Tour Eiffel, au centre sportif Émile Anthoine (15e). L’événement devient l’élément de visibilité d’un dispositif plus général. Il s’insère dans un programme d’action annuel comprenant une déclinaison en appel à projets, que les « Trophées Femmes et Sport » remis au moment de l’événement viennent récompenser. L’année devient donc rythmée à la fois par l’élaboration de l’appel à projets destinés au mouvement sportif, par la remise des trophées et par l’événement. Le mouvement sportif est seulement associé aux délibérations des jurys pour valoriser ensuite les associations et dirigeantes lauréates sur des actions développant le sport féminin.

3. Un événement construisant sa propre identité : le retour du mouvement sportif (2011/2014)

Nike décide de se retirer juste avant l’édition 2011. L’événement n’est plus vraiment en phase avec les attentes de la marque. En effet, la DJS s’intéresse à toutes les femmes, y compris et surtout, les non-sportives. La DJS se retrouve donc dans l’urgence avec un manque de moyens humains. C’est la filière sportive qui sera (re) mobilisée pour assurer la pérennité de l’événement. Cette formule sera la même les années suivantes sauf en 2014 où la date et la localisation changent pour « redynamiser le projet événementiel » (4) selon les termes des acteurs. Suite à la déconcentration souhaitée par la mairie de Paris, les circonscriptions sportives (au nombre de quatre) deviennent de plus en plus autonomes sur leur territoire. Le conseiller à la vie sportive (CVS) de la circonscription Ouest se trouve donc de plus en plus investi sur un des principaux événements sportifs organisés par la Ville de Paris à Suzanne Lenglen (15e arrondissement). Il y a donc cette année-là un copilotage entre circonscription Ouest et MDPS : Julien Girinon (CVS) porte l’événement, Stéphane Heuzé (technicien de la MDPS) met en place les prestations.

4. Vers un événement mixte à partir de 2015 ?

On peut rajouter une dernière phase s’amorçant avec l’année 2015 marquant un nouveau tournant dans l’organisation de l’événement. La nouvelle formule remobilise différentes places parisiennes toute une journée du Printemps. On revient ainsi au dispositif qui existait de 2006 à 2008 avec « Sport pour Toutes ». Pour Anne Hidalgo, le sport féminin reste un des axes politiques forts, mais la volonté est d’aborder cette question sur le registre de l’égalité. En conséquence, l’événement ne doit plus être discriminant mais il doit être recentré sur une idée de parité. Le développement du sport féminin se dessine pour les années à venir autour de trois axes dont Odile Marcet prend le pilotage en octobre 2014 : - la communication et la formation des agents et du personnel de la ville de Paris vers une sensibilisation à l’égalité, à la non-discrimination ; - l’identification et la communication auprès de la communauté sportive féminine sur tout ce qui est formation, reconversion et insertion professionnelle des sportifs ; - la mise en place d’un réseau, et l’animation de ce réseau auprès des femmes dirigeantes en développant une action politique plus marquée vis-à-vis des associations pour la promotion et l’accès au poste de dirigeante. L’histoire de l’événement synthétisée par la frise ci-dessous illustre ces différentes périodes en fonction de la gouvernance, de la localisation, et du rôle dans l’axe de politique sportive.

B – Les impulsions locales, un levier structurant pour la politique publique

En analysant l’histoire de l’événementiel sportif parisien à destination des femmes, nous constatons deux choses. Premièrement, un processus cyclique se dégage de ces quinze années consistant à passer alternativement d’une utilisation de la filière sportive (2006 à 2008 ; 2011 à 2014) à une mobilisation de la sphère privée (2009 à 2011) puis du mouvement sportif (à partir de 2015). Deuxièmement, l’événement, quelles que soient sa forme et son évolution, découle d’une impulsion participative locale. C’est par l’action de la commission sport du conseil de la jeunesse du 18e arrondissement de Paris qu’une action événementielle pour les femmes a vu le jour. En analysant le discours des acteurs, et notamment celui de Romuald Guehl, directeur du cabinet de l’adjoint au sport de la mairie de Paris (sous la mandature Delanoë), il s’avère que l’idée se situant derrière l’organisation de l’événement est bien, outre faire un événement pour les non-pratiquantes, de pouvoir créer les conditions favorisant la construction de sens et de lien au niveau local.

 

Extrait d’entretien avec Romuald Guehl, directeur du cabinet de Jean Vuillermoz, Maire adjoint au sport de Bertrand Delanoë réalisé en mars 2013.

« On est avec cet événement exactement dans la situation d’une double échelle, c’est une échelle de quartier, puis l’échelle parisienne en s’autorisant à faire la fête tout en construisant au quotidien du constructif et de l’utile pour tous les jours localement. »

 

Nous pouvons donc identifier ici deux types d’impulsion qui n’apparaîtront pas de la même manière. Elles se situent dans la continuité du clivage des approches de l’analyse des politiques publiques (Musselin, 2005).

D’une part, on trouve l’impulsion participative locale. Elle diffère de l’impulsion locale, terme couramment employé dans le cadre des politiques publiques en ce sens qu’elle est initiée par le terrain et les citoyens plus que par les acteurs de proximité. Nous proposons de la définir ainsi : processus ascendant par lequel une initiative collective locale issue d’associations ou d’instances de démocratie participative est reprise et soutenue par un acteur public en vue d’une opérationnalisation. Certaines conditions sont requises pour permettre l’émergence de ce type d’impulsion. Dans un premier temps il faut qu’il y ait le terreau nécessaire sur le terrain : de la concertation, de la volonté, des idées et de l’envie. Dans un second temps, il faut que la transmission des suggestions initiées lors de l’impulsion soit faite par les élus ou les représentants et formalisée en projet politique. Des instances de démocratie participative permettent par exemple de faire remonter des envies, des attentes auprès d’un acteur décisionnaire qui pourra ensuite assurer ou non sa mise en oeuvre.

D’autre part, nous observons la volonté municipale d’encourager l’impulsion locale (participative ou non, c’est-à-dire par les acteurs de proximité ou par une demande citoyenne) grâce un dispositif global descendant adossé à l’événement, qui favoriserait le lien et la construction de projets communs au niveau local. Cette nouvelle dynamique ainsi créée doit permettre l’émergence de nouvelles impulsions participatives locales et des impulsions locales (acteurs publics décentralisés) de sorte qu’un mécanisme vertueux puisse se révéler. C’est du moins la volonté des porteurs du projet événementiel, que de pouvoir se rapprocher, grâce à l’événement, du vivier local que constituent le mouvement sportif et les acteurs de proximité.

L’étude de « Femmes en Sport » présente les deux types d’impulsion. Le premier en 2001 grâce à l’initiative de la commission sport du conseil de la jeunesse du 18e arrondissement de Paris. Ce type  est observé empiriquement ; le second depuis 2006, avec la création de « Sport pour Toutes » puis de « Femmes en Sport ». C’est la volonté d’organiser un événement s’activant à une double échelle : l’événement et les trophées au niveau parisien, la mobilisation des associations et des acteurs de proximité au niveau local. Ce type n’apparaît que dans le discours des acteurs. En élargissant les parties prenantes, les organisateurs espèrent que le projet événementiel puisse être vecteur de dynamique territoriale. Ce processus n’a pas été observé empiriquement.

II • Les effets de l’événement dans l’axe de politique publique

Une fois le contexte posé, « l’impulsion participative locale » identifiée et définie, nous avons cherché à analyser les effets du projet événementiel actuel qui en découlent. L’analyse des impacts s’opère donc sur l’événement « Femmes en Sport ». Notre regard se porte aussi bien sur l’impact auprès du public parisien que sur la politique sportive parisienne.

A – Une « volonté première » inchangée malgré un dispositif et une gouvernance régulièrement remodelés

Malgré les différentes versions du projet événementiel, il semble que la volonté première ait toujours été la même à savoir développer la pratique sportive féminine. Ce sont les moyens pour y parvenir qui ont variés. Pour atteindre l’objectif de l’augmentation de la pratique sportive féminine, l’événement sportif a pris une place de plus en plus importante dans cet axe de politique publique pour en devenir l’élément moteur à deux égards. Il est la vitrine des dispositifs municipaux à destination des pratiquantes et des non-pratiquantes d’une part, et doit améliorer l’accessibilité à la pratique sportive d’autre part. Définir le concept de « volontés premières » nécessite de répondre à la question : « pourquoi organise-t-on un événement sportif ? ». Nous observons deux types de volontés premières. La « volonté première externe » qui s’observe sur la base de ce qui est énoncé publiquement par les porteurs du projet événementiel : flyers, affiches, sites web et slogans. La « volonté première interne » qui correspond à ce qui est souhaité réellement par les organisateurs mais qui n’est pas nécessairement explicité publiquement.

Cette dernière s’appréhende lors des entretiens semi-directifs et de l’observation participante. Ce concept diffère de l’objectif dans le sens où, en plus d’être un but à atteindre, il est une orientation révélatrice du positionnement de l’événement sur la scène publique. En ce qui concerne la volonté première externe, les deux affiches ci-dessous illustrent le message des porteurs du projet événementiel en 2012 et 2014. On y voit bien la volonté de faire se côtoyer des femmes de tous âges et de tous horizons sociaux que ce soit en communiquant sur les dispositifs municipaux et/ou en organisant la pratique. En outre, l’évolution de la nature et du nombre de sponsors entre ces deux éditions (en bas de l’affiche) révèle bien l’intention de se recentrer sur la sphère publique.

On trouve également dans le discours des acteurs la recherche de la dimension festive : « un vrai rendez-vous avec toutes les femmes parisiennes et mélanger non-pratiquantes et pratiquantes » nous expliquera Romuald Guehl. La volonté première interne est donc d’avoir un événement qui a une double échelle : une échelle de quartier et une échelle parisienne.

B – Le public : une évolution révélatrice de la volonté des acteurs

Le public cible de l’événement, d’après la volonté première décelée et le discours des acteurs, est les femmes parisiennes, sportives ou non. D’après une enquête (5) réalisée en interne en 2012 sur le profil du public attiré par l’événement, il s’avère qu’il attire également des Franciliennes. Cela s’explique par l’important dispositif de communication permis grâce au partenariat avec la RATP. Mais la grande majorité vient cependant du 15e arrondissement. Durant la première version de l’événement « Femmes en Sport » de 2009 à 2011 (délégation), le public était principalement le même que celui de « La Parisienne ». L’objectif d’utiliser l’événement comme déclencheur de pratique n’était pas atteint, ni même réalisable dans les faits en se reposant autant sur le partenariat avec « La Parisienne ». C’est à partir de 2012 que l’événement a commencé à gagner en identité en se détachant peu à peu de « La Parisienne ». Le principal levier est surtout l’intégration de la filière sportive pour effectuer le coaching sportif et de nombreuses animations. C’est pourquoi depuis cette période l’événement doit pouvoir, selon les acteurs, attirer progressivement de plus en plus

de non-pratiquantes. Le fait de solliciter des associations pour effectuer des animations singulières et festives telles que la Zumba ou la Danse Africaine concourt à cela.

C – Des impacts mitigés et débattus

L’étude de l’événement réalisé en 2014 montre qu’il présente différents impacts locaux. On observe un impact social, managérial et sur la pratique sportive. Pour chacun de ces impacts nous avons identifié des leviers qui sont d’ores et déjà activés par les organisateurs. Ces leviers initient et pérennisent chacun des impacts.

1. L’impact social

Le premier impact identifié est l’impact social (Chalip, 2006 ; Schulenkorf, 2009 ; Charrier, Jourdan, 2009). L’événement « Femmes en Sport » mélange différents publics. Certaines personnes qui se côtoient lors de l’événement n’auraient probablement jamais eu l’occasion de se rencontrer autrement. Cette dimension de l’événement a été portée politiquement grâce à un dispositif de navettes partant de chaque mairie d’arrondissement lorsque l’événement est à Émile Anthoine. Cela s’explique du fait que, selon les acteurs, il s’agit d’« un arrondissement favorisé et plutôt central » (6). Cela permet ainsi à des femmes de quartiers plus éloignés de participer à l’événement malgré la distance. Concrètement cela permet une mixité sociale. On observe également un mélange intergénérationnel. La communication de « Femmes en Sport » ne se porte pas uniquement sur les jeunes femmes comme ce fut le cas initialement dans le 18e arrondissement. Les activités proposées sont variées et nourrissent cette diversité générationnelle. On trouve aussi bien de la zumba que de la marche nordique, deux activités qui a priori n’attireront pas les mêmes personnes. L’événement permet donc de créer cet espace temporel et spatial commun au sein duquel les étiquettes (Becker H., 1963) s’évanouissent au profit de l’uniforme de la « sportive ».

L’enquête interne menée en 2012 (7) montre qu’un nombre non négligeable de personnes vient de la grande couronne. Pour ce qui est de la fréquentation, puisque nous sommes sur un site ouvert, les acteurs sont très prudents dans leurs estimations. Sur la base d’un recoupement de discours d’acteurs et des informations s’appuyant sur cette étude de 2012, nous avançons une fréquentation moyenne de 2000 personnes. Après s’être excentrée sur Suzanne Lenglen en 2014 (15e arrondissement, extrême sud-ouest de Paris), l’estimation de la fréquentation de l’événement est d’environ 3 500 personnes. Le réseau de la RATP a notamment permis de communiquer hors des frontières du périphérique. Les résultats ont montré également une présence non négligeable de « nouveaux publics » venant du Nord- Est Parisien. Ce dernier résultat prouve que l’événement bien que disposant désormais d’une échelle parisienne concerne encore le 18e arrondissement, son lieu de naissance. L’impact social s’observe donc à une double dimension : la première résolument positive en créant cette mixité sociale, la seconde plus discutable en ne mobilisant « que » 3 000 Parisiennes et en restant de fait à une échelle relativement restreinte.

2. L’impact managérial

L’événement mobilise la filière sportive autour d’un projet commun. En rencontrant de nombreux acteurs de la DJS et plus généralement du sport parisien, nous avons constaté parfois un certain manque de transversalité entre les différentes composantes. Les seuls moments où il peut y avoir du dialogue entre la jeunesse et les sports, entre la MDPS et la circonscription Ouest sont permis grâce au projet événementiel porté en commun. En temps normal, ces composantes suivent leur propre chemin au sein duquel elles n’éprouvent presque jamais la nécessité d’intégrer un autre acteur dans la réflexion, ni même de dialoguer. « Chacun nage dans sa ligne d’eau » nous confiera Philippe Saada pour illustrer ce ressenti. C’est donc dans la conduite de projets que peuvent se créer les dynamiques internes aux équipes et la synergie pouvant nourrir une réflexion plus riche, des résultats insoupçonnés. C’est un moyen de mettre en lumière les équipes qui font un travail de médiation dans l’ombre au quotidien. Enfin, cet enjeu prend un sens tout particulier dans le contexte de l’arrivée du Grand Paris en 2016, avec un territoire administratif supplémentaire nourrissant ce risque de cloisonnement.

Entretien avec Philippe Saada, responsable circonscription  Est de la jeunesse, ancien membre de la MDPS et à l’initiative des premiers événements dans le 18e arrondissement, septembre 2014

« (…) C’est un moyen aussi de fédérer les équipes. Un événement c’est chercher des partenaires, s’ouvrir, décloisonner mais aussi apporter de la visibilité aux équipes car ils faisaient surtout des actions de médiation, un travail invisible par définition. Ils faisaient un travail énorme, très ingrat sur le terrain, leurs compétences n’étaient pas mises en avant. L’événement est une vitrine, un moyen de mettre en avant la filière sportive. Ils travaillaient sur leurs territoires respectifs et ne se voyaient jamais. Il y a aussi une nécessité de faire connaître la filière, une nécessité d’aller au contact du public pour valoriser des agents et créer une dynamique de groupe. Les gens étaient ravis de le faire c’était très intéressant. De se voir dans la gazette ou le DJS Flash c’est important pour les agents. »

Cet impact est donc observé lorsque la mairie de Paris décide de faire appel à la filière sportive municipale. Mais comme nous l’avons vu en retraçant l’histoire de l’événement, cette filière n’a pas été mobilisée de 2009 à 2011 (délégation à la sphère privée). En outre, la tendance pour les années à venir ne nous semble pas permettre de pérenniser cet impact. Jean-François Martins, adjoint à la mairie de Paris en charge des sports et du tourisme, explique en effet que le sport de manière générale ne doit pas être porté par la filière municipale mais par le mouvement sportif lui-même (8). Il tend ainsi à rendre caduc cet impact puisque selon lui, la mairie par l’intermédiaire de sa filière doit simplement soutenir les acteurs associatifs et n’intervenir que lorsqu’il y a des besoins clairement identifiés. C’est une des raisons pour lesquelles l’événement sera de nouveau territorialisé dans tout Paris en 2015 dans l’optique de remobiliser les associations sportives de proximité. 

3. L’impact sur la pratique sportive

Il correspond à la volonté première de l’événement « Femmes en Sport » de développer la pratique sportive féminine. Si les premières années de l’existence de « Femmes en Sport », l’événement était fréquenté surtout par des pratiquantes via le partenariat avec « La Parisienne », il s’avère que le profil du public a évolué significativement vers un public beaucoup plus varié. Il est composé en 2014 en grande partie de non-pratiquantes ou de « sportives du dimanche ». Cette évolution s’est faite dans le respect de la volonté première qui est bien de développer la pratique sportive féminine en mêlant des non-pratiquantes à des pratiquantes. En 2013, l’événement a commencé à réellement se détacher de la tutelle de « La Parisienne » et à se construire sa propre identité. Il existait cependant les années précédentes, mais dans une proportion bien plus relative (« c’est faible on a que 20 à 30 personnes qui viennent courir avec les coaches et les puces. Sur Paris… c’est nul. » nous expliquait Stéphane Heuzé (9). Bien que l’on puisse en dresser les contours, cet impact reste cependant très difficile à quantifier sur ce type d’événement ouvert à tous et sans inscription. « Il est quasiment impossible de savoir si c’est réellement un événement comme Femmes en Sport qui va déclencher une prise de licence fédérale » nous confiait Odile Marcet. Encore moins quantifiable, le volet « pratique et dispositifs municipaux » qui ne génère pas forcément d’inscriptions mais qui permet concrètement à des non-pratiquantes de s’initier à la pratique sportive ; ou ce que l’on appelle la pratique auto-organisée (Gasparini, 2003).

L’événement peut avoir un autre impact qualitatif sur le mouvement sportif. Si en 2009, il existait un réel travail à faire à la MDPS pour aller démarcher les associations, 5 ans après, les organisateurs se trouvent dans une position plus confortable leur permettant de choisir et d’arbitrer. De plus, des conventions sont passées entre les comités, les ligues et la mairie de Paris. Ces partenaires sont donc généralement présents sur les événements portés par la municipalité. Les trophées « Femmes et Sport » participent également au développement de la pratique sportive féminine à Paris. Avec une dotation en premier prix, ils sont un levier important pour mobiliser les associations et initier des projets au niveau local. Le jour de l’événement, la DJS communique au travers de stands dédiés à la présentation des différents dispositifs.

De manière générale, le site est une vitrine, un moment de communication important y compris pour les associations présentes. Nous avons vu dans l’étude de la volonté première que l’objectif central est de construire un événement à double échelle : une échelle de quartier et une échelle parisienne. Mais, dans la réalité, il apparaît qu’il reste difficile de faire redescendre le dispositif ambitieux de « Femmes en Sport » dans les associations et au niveau local sur le reste de l’année. C’est ce qui devait théoriquement correspondre au second type d’impulsion locale. En effet, il s’avère que les organisateurs n’ont pas réussi à créer dans la périphérie de l’événement de réelles offres de pratiques municipales dédiées aux femmes, en s’appuyant sur la dynamique du projet événementiel. Il en existe en amont, mais elles ne sont pas suffisantes selon les acteurs. La nouvelle version de « Femmes en Sport » souhaitée par la nouvelle mandature pour 2015 en est la preuve. L’événement devait être l’aboutissement d’un projet dont les mairies d’arrondissement sont parties prenantes par un travail de captation du public au niveau local. Il reste ainsi globalement une vitrine un peu trop déconnectée du quotidien des Parisiennes. Finalement, il n’aura pas vraiment été plus que cette vitrine annuelle. Il n’a pas permis d’initier une réelle dynamique de création de dispositifs favorisant l’accès à la pratique sportive. Cet impact est donc nuancé.

Le développement du sport féminin se heurte aussi à des caractéristiques inhérentes à la singularité de la thématique. En effet si l’on compare aux seniors, ce public est disponible à un moment où les actifs ne le sont pas. Mais pour les femmes c’est beaucoup plus difficile et ce, d’autant plus dans un contexte de saturation des équipements et des créneaux sportifs.

 

Entretien avec Julien Girinon, conseiller Vie sportive de la circonscription Ouest, novembre 2014

« En fait je pense que ce n’est pas très compliqué de faire un événement comme ça et de le réussir avec quelques bons facteurs pour une grande ville comme nous. Ce qui est compliqué c’est de le descendre et de le concrétiser dans l’offre sportive. Ça reste un événement vitrine, sympathique, auquel les agents et éducateurs de la ville sont contents de participer, quelques associations et quelques privés sont contents de participer… Ça ne va pas plus loin. »

 

Odile Marcet, cheffe du pôle Animation à la DJS, consultante sur la thématique du sport féminin et conseillère à la Ligue féminine de handball et à la Fédération française de handball, octobre 2014

« Si l’on veut toucher les femmes actives c’est un certain temps. Si l’on veut toucher les femmes sans emploi c’est un autre temps. Les femmes en situation de monoparentalité c’est un autre temps… Le sport féminin on en parle toujours comme « LE » sport féminin. Mais il n’y a pas de sport féminin en réalité. Il y a des pratiques selon l’âge, selon la catégorie socioprofessionnelle, selon la culture, etc. C’est une vraie difficulté pour mettre en place des dispositifs. »

 

On peut trouver une dernière explication en supposant une focalisation des acteurs sur l’événement sportif plutôt que sur la création d’un lien entre le dispositif de terrain et les associations. On serait ainsi un peu dans un cas où l’événement sportif, plutôt que d’avoir le rôle moteur que l’on pouvait lui prêter au moment de sa création, a plutôt eu un effet de cannibalisme sur les autres dispositifs de l’axe de la politique sportive. Cet effet pourrait être dû à la somme de temps, de moyens et d’énergie requise pour mener à bien un projet événementiel à l’échelle parisienne. Ce cas repose donc la question de la pertinence de l’organisation d’un événement sportif en vue d’alimenter un axe de politique sportive au-delà d’un dispositif qui aurait comme objectifs la communication et la fête. Malgré sa place de plus en plus prégnante dans la politique sportive, l’événement n’a donc pas dépassé ce stade de fête et de vitrine pour devenir le moteur du développement de la pratique sportive féminine.

Conclusion

Si les événements sont souvent considérés par les acteurs publics comme des outils pouvant intégrer le programme d’action d’une politique sportive, nous nous sommes concentrés par le biais de cette étude sur le processus inverse : celui par lequel les politiques publiques se réapproprient une impulsion pour recréer de la dynamique au niveau local.

Dans une première partie, nous avons retracé brièvement l’histoire de l’axe du sport féminin dans la politique sportive parisienne de 2001 à 2015 par le prisme événementiel. Celui-ci a éclairé le processus par lequel l’impulsion participative locale devient un événement sportif à dimension parisienne voire francilienne grâce à un plan de communication ambitieux. Il a également révélé un processus cyclique dans la gouvernance de l’événement, les organisateurs faisant appel tour à tour à la filière sportive ou au mouvement sportif, lorsqu’ils ne délèguent pas à la sphère privée. Nous avons ensuite identifié les deux types d’impulsion opérant dans le cas « Femmes en Sport » : d’une part, nous avons défini les contours de « l’impulsion participative locale », d’autre part, nous avons établi l’existence d’un processus descendant qui vise à créer un espace favorable à l’émergence d’impulsions participatives locales et d’impulsions locales. Dans une seconde partie, nous nous sommes attachés à identifier et à analyser les effets de l’événement sportif dans sa version de 2014. Nous avons constaté trois impacts positifs bien que mis en débat par les acteurs parisiens en raison notamment de la singularité de la thématique du sport féminin. Il nous semble en outre qu’un impact négatif (dit « effet de cannibalisme ») sur l’axe de politique sportive apparaît, fragilisant ainsi le potentiel structurant de l’événement sportif dans le programme d’action de la politique publique.

L’analyse du cas nous montre également qu’une impulsion participative locale a pu être à la base d’un continuum d’actions sur la thématique du sport féminin. Elle nous amène également à faire la constatation qu’en corollaire, l’existence d’un projet commun au niveau de la ville de Paris, aussi volontaire soit-il dans son ambition de mobiliser les acteurs locaux, n’est en aucun cas l’assurance d’en être le moteur. Cette observation nous paraît valable du moins dans la mesure où il n’y a pas une volonté opérationnelle de la part des organisateurs d’oeuvrer en dépassant le cadre du projet événementiel. Inversement au lieu commun laissant penser que les événements municipaux sont tous créés par l’acteur public, cet exemple illustre le cas d’un événement sportif formalisant un axe de politique sportive. En effet, si dès 2006, l’événement (alors « Sport pour Toutes ») est inséré dans le programme de la mandature, c’est bien sur l’héritage de l’impulsion participative locale de 2000 qu’il a acquis sa légitimité. Tous les événements ne sont pas forcément inscrits d’entrée de jeu dans une politique, ils peuvent être liés à une impulsion locale lorsque la démocratie participative est en marche. Mais, au-delà de la nature des changements de gouvernance abordés dans la première partie de cet article, le constat principal que l’on peut faire réside déjà dans la simple existence de ces changements. L’événement a considérablement évolué depuis l’année 2001 (sept versions différentes de l’événement sur une période de 15 ans). Ainsi, si l’on observe la place de l’événement sportif dans la formalisation de l’axe de politique sportive, il s’avère qu’il n’est qu’une variable d’ajustement à la pointe du processus initié par les acteurs publics. D’après le modèle de Hall (1993), il subit les changements de 2e ordre : décision d’organiser un événement sportif dans cet axe de politique, une nouvelle voie d’action devant atteindre les mêmes buts. Il est également soumis à des changements de 1er ordre dans sa conception, puis sa mise en place opérationnelle (gouvernance, mobilisation de la filière sportive ou du mouvement sportif, sur un équipement ou sur l’espace public, etc.). Étudier l’événement sportif dans ce cas revient donc à ne s’intéresser qu’à la partie finale, opérationnelle du processus. Pourtant ce n’est pas la partie la moins importante puisque c’est celle qui est donnée à voir au public. C’est le point d’interaction entre les acteurs publics et le public cible de la politique. Le caractère extrêmement évolutif et peu pérenne de ce type d’événement ne rend que plus difficile la création de dynamique locale et de cohésion entre acteurs à moyen et long terme. Finalement, cet article montre comment les politiques publiques se réapproprient une impulsion et comment elles tentent de (re)créer une dynamique locale grâce à l’événement. Pour parvenir à cela, le cas semble supposer la nécessité d’impliquer fortement le mouvement sportif ainsi que de créer de la cohésion entre les acteurs publics et entre les acteurs publics et associatifs. Il apparaît donc que la municipalité reprenant l’événement sans s’appuyer sur le mouvement sportif perd son objectif de départ.

Enfin, dans le cas parisien, cette mise en synergie des acteurs se questionne à l’échelle de l’aire urbaine, formalisée par l’arrivée du Grand Paris en 2016. Cela induit de nouveaux enjeux territoriaux, sociaux et politiques, à une nouvelle échelle. C’est pourquoi l’événement ne devient intéressant que dans la mesure où il interroge la façon dont on pense les politiques publiques et surtout la manière dont on crée de la dynamique dans les politiques publiques inhérentes à ces nouveaux territoires administratifs. À cet égard, la singularité de Paris sert finalement d’exemplarité pour toute métropole ou aire urbaine en cours de structuration. Les événements sportifs portés par l’acteur public, qu’ils soient créés ou recyclés à partir d’impulsions participatives locales, vont tenir dans les années à venir un rôle stratégique dans cette redéfinition territoriale, par leur potentiel fédérateur (aussi bien auprès du public que des agents) mais aussi par leur dimension identitaire. Ce ne sera qu’à ce prix que le Grand Paris du sport deviendra une « aventure heureuse, créant des connexions entre les acteurs par l’écriture d’une histoire commune basée sur des projets communs » (10).

 

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1 Source INSEE.

2 Le Monde, 20 janvier 2014.

3 Extrait d’entretien avec Philippe Saada, Responsable circonscription EST de la Jeunesse, ancien membre de la MDPS et à l’initiative des premiers événements dans le 18e arrondissement, Septembre 2014.

4. Extrait d’entretien avec Julien Girinon, Conseiller à la vie Sportive de la Circonscription Ouest, en Novembre 2014.

5 L’enquête ne nous a pas été communiquée dans sa globalité mais les résultats principaux nous ont été présentés en entretien.

6. Extrait d’entretien avec Odile Marcet, cheffe du pôle Animation à la DJS, consultante sur la thématique du sport féminin et conseillère à la LFH, octobre 2014.

7 Étude précédemment mentionnée.

8 Entretien informel réalisé en janvier 2015 avec Jean-François Martins.

9 Chef de la mission du développement des pratiques sportives à la DJS à propos de cet impact en octobre 2013

10. Entretien avec Romuald Guhel, directeur du cabinet de Jean Vuillermoz, maire adjoint au sport de Bertrand Delanoë, réalisé en mars 2013.

 

Cet article a été écrit par :

Hugo Bourbillères, doctorant, UFR STA PS, université Paris-Sud, laboratoire CIAMS EA 4532, équipe « S ports, politique et transformations sociales »

Dominique Charrier, maître de conférences HDR, UFR STA PS, université Paris-Sud, laboratoire CIAMS EA 4532, équipe « S ports, politique et transformations sociales »

Barbara Evrard, maître de conférences, université de Rouen, laboratoire CETA PS EA 3832

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