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Dans les villes, le sport prend un coup de "jeunes"

David Picot • david1picot@yahoo.fr

« Le skatepark est aujourd'hui l'un des sites les plus fréquentés de la ville »
Interview de Kada Mahour, conseiller municipal délégué au développement et accompagnement des projets sportifs à la ville de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) Comment avez-vous réagi lorsqu'un groupe de jeunes est venu vous trouver pour construire un skatepark? Les pratiquants de skateboard ont été les premiers à nous solliciter. Puis sont venus les adeptes du BMX, des rollers et de la trottinette. La première chose que nous leur avons demandée est de se structurer en une ou plusieurs associations afin notamment qu'ils aient des relais. Ce qu'ils ont fait. Ensuite, notre message a été clair: le skatepark devra plaire au plus grand nombre. Ce qui n'est pas simple. Les jeunes ont-ils été intégrés à la réalisation de l'équipement? Pleinement! Type de skateboard, lieu, constructeur: ils ont participé à toutes les réunions et étaient devenus des interlocuteurs privilégiés de l'architecte. Et heureusement. Lors de la présentation des premiers plans, nous - à la mairie - étions emballés. Les jeunes sont arrivés et ils ont rejeté en bloc les planches proposées. Ils avaient mis le doigt sur des soucis techniques liés à l'inclinaison de courbes que nous, non-pratiquants, ne pouvions pas repérer. À la seconde, l'emballement a été général. Qu'est-ce que cela vous a apporté de travailler de façon aussi rapprochée avec ces adolescents? Une confirmation: notre jeunesse a du potentiel si nous la laissons s'exprimer et si nous lui accordons notre confiance pour s'organiser autour d'un projet. De cette façon, en plus, nous étions assurés que notre équipement deviendrait une pleine réussite. En accès libre en front de mer, c'est aujourd'hui l'un des sites les plus fréquentés de la ville. Pour la pratique bien sûr, mais aussi des balades en famille ou tout bonnement pour assister au spectacle.

L'essentiel :
La ville devient un espace à part entière de pratiques sportives, notamment en accès libre, qui séduisent particulièrement les jeunes. Elle est également propice à l'émergence de nouvelles disciplines que les fédérations comme les collectivités tentent d'encadrer au mieux.

Dans les villes,  le sport prend  un coup de

© balono - istock

Si les ados ne désertent pas les clubs, ils ont, plus que d'autres, besoin de multiplier les activités et d'expérimenter plusieurs disciplines. Roller, parkour, street-ball, skateboard et même la trot'... depuis quelques années, ces nouvelles pratiques en accès libre connaissent un développement exponentiel. Au point que certaines sont aujourd'hui saturées. Les fédérations et les collectivités se montrent le plus souvent frileuses attendant de voir si l'activité va prendre ou pas. Tout en essayant d'accompagner les pratiques en lien avec les structures existantes.

Ces trente dernières années, la pratique sportive a augmenté en France. Sous l'influence des jeunes? Pas vraiment. À l'exception bien sûr des fédérations scolaires, entre 45 % et 55 % des détenteurs d'une licence sportive ont moins de 20 ans. Mais comme l'a montré le sociologue Patrick Mignon (Insep), cette part n'a pas évolué depuis quinze ans (1). L'augmentation générale serait donc plutôt à mettre à l'actif d'un allongement de la période de pratique. En 1985, six -Français de plus de 50 ans sur dix déclaraient s'investir dans une activité physique et sportive (APS). Contre 84 % aujourd'hui.

 

Les ados ne désertent pas les clubs

Pendant ce temps, les adolescents se sont progressivement laissés gagner par la sédentarité. Si l'on en croit l'étude INCA 2 sur les consommations alimentaires, ils seraient même deux fois moins actifs que leurs prédécesseurs des années 1970. Moins de la moitié des 15-17 ans se bougerait même moins d'une heure par jour, le cap à partir duquel ils en tirent des bénéfices sur le plan de la santé. Avec une différence marquée selon les sexes: 60 % des garçons y parviennent. Contre seulement 25 % des filles. Des chiffres qui, au passage, ont de quoi inquiéter si l'on considère que le niveau de pratique de l'adolescent prédit celui du futur adulte... « Ces quinze-vingt dernières années, le rapport à l'activité physique a grandement évolué », constate le sociologue Benjamin Coignet, par ailleurs directeur technique de l'Agence pour l'éducation par le sport (Apels). « Mais contrairement aux idées reçues, les adolescents ne désertent pas les clubs en masse. Même s'il est vrai que de nombreuses fédérations observent une perte d'effectifs vers 14-17 ans ». À la Fédération française de basket-ball (FFBB), Catherine Giscou, vice-présidente en charge de la délégation jeunesse et des partenariats éducatifs, tient les comptes. « Jusqu'en 2012, nous constations des décrochages lors de l'entrée en cadets et en seniors », souligne-t-elle. « Nous avons donc réaménagé nos catégories pour empêcher une fuite en avant de nos effectifs. L'objectif était d'éviter que, en entrant dans une nouvelle catégorie, les jeunes se retrouvent en décalage, en termes d'âge ou d'accès au jeu tout simplement. Ils ont besoin de conserver l'esprit de camaraderie et la convivialité ».

 

La tendance n'est plus à la mono-pratique

Ils ont aussi besoin de... zapper! La tendance n'est plus à la mono-pratique. « Les ados multiplient les activités et expérimentent plusieurs disciplines », reprend Benjamin Coignet. Entre celles qui nécessitent une licence, celles qui se pratiquent en accès libre, de façon auto-organisée ou celles en salle de fitness par exemple. Sans oublier le cadre scolaire bien sûr. Directeur de l'Union nationale du sport scolaire (UNSS), Laurent Pétrynka observe également que « les jeunes ne s'inscrivent plus dans la même pratique tout au long de l'année. Ils varient les plaisirs avec une appétence particulière pour les sports nature et les épreuves combinées. Ils adorent ça ».

Depuis son poste de responsable de la communication d'UCPA, Valérie Dourdel jouit également d'une position privilégiée pour observer le comportement sportif des ados. Son constat rejoint celui de Laurent Pétrynka. « Nous avons créé un observatoire en 2015. Les premiers résultats font effectivement état d'une polyactivité, avec une capacité à créer eux-mêmes leur parcours sportif. Et ce, principalement - en tout cas à partir de 15-16 ans - au sein de trois univers: le fitness/musculation, les activités de pleine nature et la course à pied. Avec aussi une vraie tendance en matière de pratiques urbaines ». Hip-hop, cross fit - une méthode d'entraînement qui combine la force, l'endurance, la souplesse et l'équilibre - mais aussi roller, skateboard, streetball, quick soccer, etc.

Les golfeurs urbains visent... tout ce qui peut être possible de viser
Le golf sort de ses greens. Les pratiquants, adolescents ou jeunes adultes se donnent le plus souvent rendez-vous en ville par l'intermédiaire des réseaux sociaux ou des sites internet spécialisés. Au début, ils étaient équipés d'un club et d'une balle molle, de tennis ou de squash. Aujourd'hui, signe d'un essor à venir, des équipements spécifiques commencent à apparaître, avec des clubs dédiés, des balles molles et des cibles à disposer ici ou là. Pour le reste, ces golfeurs urbains visent... tout ce qui peut être possible de viser en ville: le pied d'un arbre, un pot voire - pour les plus doués - une poubelle! L'idée est en quelque sorte de démocratiser ce sport. Comme le résument les représentants de l'association Urban Trees, une référence du domaine, « le golf étant un jeu d'obstacles, il s'adapte parfaitement à l'environnement urbain ». En savoir plus sur www.urbangolf.fr/urban-trees.

Lanceurs de tendances

C'est ainsi que les ados peuvent aussi se muer en lanceurs de tendances, sinon de nouvelles disciplines sportives, au sein même de la ville. « Le mécanisme est simple », enchaîne Benjamin Coignet. « Ils expérimentent en petits groupes et occupent un espace ». Bien souvent, les pratiquants y associent une manière d'être voire un style de vie. Ils adoptent aussi un look vestimentaire codifié, voire un genre musical et un vocabulaire spécifiques qui entretiennent un sentiment d'appartenance à la communauté. « Le tout », comme l'ajoute le sociologue, « avec une dimension de communication digitale importante ». Ils utilisent largement les réseaux sociaux aussi bien pour communiquer entre eux que pour assurer la promotion de leur activité. « Ils sont très doués pour ça », ajoute-t-il.

Ces phénomènes interrogent bien sûr au sein des fédérations mais aussi des collectivités locales. Pour ces dernières, il existe différentes stratégies. Benjamin Coignet: « elles essaient de diriger ces jeunes vers des clubs existants. Ou elles les accompagnent pour qu'ils se structurent en créant par exemple une association pouvoirs publics. Ou enfin, elles laissent faire pour voir si l'effet de mode persiste ou non. Est-ce que l'on absorbe l'innovation sociale? Est-ce qu'on la rejette? L'émergence d'une pratique pose toujours de nombreuses questions au sein du mouvement sportif. » Directeur des sports à la mairie d'Épinal (lire -Initiative p. 13), Philippe Guibert concède « ne pas trop aimer les pratiques sauvages'', sans cadre. À partir de là, il convient d'être observateur mais aussi à l'écoute ».

Les Sables-d'Olonne veulent se donner un coup de jeune
La ville des Sables-d'Olonne (Vendée) a investi 65000 euros dans un city stade. Les premiers coups de pelle ont été donnés début mars dernier avant une ouverture quatre à cinq semaines plus tard. Football, handball, basket-ball, touch rugby... « ce terrain de 24x12 m sera en accès libre, au cœur de la ville », explique Guénaël Séveno, l'adjoint en charge de l'animation et du développement sportif. « Alors que ce type d'équipement est amené à se développer, nous avions une carence en la matière aux Sables. Nous avons agi en parents et grands-parents, pour proposer une aire de jeux aux jeunes, qu'ils soient licenciés ou non ». Au-delà de cet objectif, le projet vise aussi à donner un coup de jeune à cette station balnéaire, l'une des villes françaises au sein de laquelle la moyenne d'âge est la plus élevée (la moitié de ses habitants a plus de 60 ans).

L'essor de la glisse urbaine

Dans les années 1990, le roller a été la première discipline à utiliser l'espace public et le mobilier urbain (trottoirs, rampes, bancs...). Au fil du temps, les villes ont pris en compte ces nouveaux usages. Dans la continuité des bases de plein air et de loisirs, les espaces en accès libre se sont multipliés. Illustration avec les skateparks. « Il y a vingt ans, nous en recensions une vingtaine de vraiment fonctionnels. Aujourd'hui, sur plus de 3000 parcs, entre 700 et 800 répondent à la demande des pratiquants », souligne Luc Bourdin du département ressources et développement à la Fédération française de roller sports (FFRS). Les collectivités ont rapidement pris conscience qu'elles se trouvaient non pas face à un effet de mode mais face à un besoin et une demande d'un nombre non négligeable d'administrés. Sous l'impulsion de normes françaises (2001) puis européennes (2006), des industriels se sont aussi lancés sur le marché. « Il y eut alors comme un effet boule de neige », reprend Luc Bourdin. De skateparks inadaptés composés de deux à trois modules posés ici ou là et synonymes de nuisances sonores, nous sommes passés à des équipements en dur, dessinés dans des bureaux d'études. Tout cela a fait que les villes se sont progressivement montrées moins frileuses pour investir des sommes conséquentes. À l'image de Saint-Nazaire en Loire-Atlantique (lire interview ci-dessous) qui a déboursé un peu plus d'un demi-million d'euros.

Dans la lignée du roller et du skateboard, des nouvelles disciplines ont continué d'affluer à l'image du BMX et aujourd'hui de la trottinette. Résultat, la majorité des skateparks est totalement saturée. « Et avec des pratiquants toujours plus jeunes . Avec la trot', nous sommes sur du 6-12 ans », constate Luc -Bourdin. Tout l'enjeu pour les collectivités est donc d'accueillir sur un même espace autant de disciplines et de publics différents...

 

Faire rayonner la pratique

Reste toutefois à savoir dans quelle mesure le succès de ce type d'équipement bénéficie-t-il ou non aux fédérations... À la FFBB, la réponse de Catherine Giscou fuse: « Ce qui compte, c'est le rayonnement de la pratique. Du moment que la balle orange rebondit... Nous constatons juste que nous ne pouvons pas accueillir tout le monde dans nos clubs. Nous le déplorons. Nous aurons toujours des pratiquants qui ne voudront pas aller en club. Mais tout cela est complémentaire ». Dans le sillage des playgrounds, la pratique du 3x3 fait ainsi son chemin en France. Après un temps d'observation, la FFBB a d'ailleurs mis en place un pôle spécifique.

Sous l'impulsion notamment des adolescents, la ville est donc devenue avec le temps un lieu d'expérimentation de nouvelles pratiques qui bousculent le mouvement sportif. Benjamin Coignet tente une projection: « La tendance est de réinventer une mobilité active dans l'espace urbain, avec de nouveaux modes de déplacements ». En glissant donc mais aussi en courant, en sautant ou pourquoi pas en se propulsant par une flexion sur des... échasses? Les risers, comme se font appeler les adeptes de l'échasse urbaine, seraient entre 1000 et 2000 en France. Ils se font encore discrets. Mais pour combien de temps?

(1) Informations sociales, 2015/1, n° 187.

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