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Dans les banlieues, le sport à la traîne

David Picot • david1picot@yahoo.fr

Une charte d'insertion pour les chantiers des JO 2024
Le 5 juillet dernier, Muriel Pénicaud, ministre du Travail, Laura Flessel, ministre des Sports, et Julien Denormandie, secrétaire d'État auprès du ministre de la Cohésion des territoires ont signé une charte d'insertion élaborée dans le cadre des Jeux olympiques et paralympiques en 2024. Elle vise à inscrire des clauses sociales d'insertion des personnes éloignées de l'emploi dans tous les appels d'offres des maîtres d'ouvrage qui contractualiseront avec la Solideo, l'entité chargée des infrastructures des Jeux olympiques et paralympiques. Ces derniers « devront fournir aux habitants et aux entreprises la possibilité de bénéficier des opportunités créées par l'accueil de la compétition dans une dynamique d'inclusion sociale », ont déclaré de concert, les trois représentants du gouvernement.

Dans les banlieues, le sport à la traîne

© WUTTICHAI - adobestock

Moins d'offres, moins d'équipements, moins de pratiquants et des difficultés accrues... L'état des lieux en matière de sport au sein des quartiers prioritaires de la ville est aussi sombre que bien connu. La signature récente d'une convention entre le ministère des Sports et celui de la Cohésion sociale pour développer l'offre sportive et l'insertion par le sport dans les quartiers annonce-t-elle enfin une prise de conscience? Il faudra pour cela en finir avec le saupoudrage et les effets d'annonce.

Les rapports se succèdent mais les constats et autres états des lieux ne prennent pas une ride, malgré le temps qui passe. L'enquête « Le sport en banlieue » réalisée en mars 2012 auprès de vingt-neuf maires, sous l'égide de l'Association des maires Ville & banlieue (AMVB) en est une parfaite illustration. «Le sport partage les ambitions de la politique de la ville: inclusion sociale des plus défavorisés, mixité sociale et de genre, apprentissage de la citoyenneté », rapportaient les élus, à l'unisson, entre l'expression de leurs attentes et celle de leurs inquiétudes aussi. Celles-ci concernaient par exemple la place du sport dans les politiques éducatives, le financement des politiques sportives locales ou encore les inégalités de genre en termes d'accès aux pratiques.

 

Une succession de « moins »

« À l'époque, les constats commençaient déjà à dater mais rien n'a vraiment changé », tempête Gilles Leproust, maire -d'Allonnes (Sarthe) et secrétaire général de l'AMVB. L'état des lieux de la situation du sport au sein des quartiers prioritaires de la ville (QPV) reste désespérément une succession de « moins »... Moins de pratiquants, moins d'équipements, moins de diversité en matière d'équipements, moins de mixité et de diversité des pratiques, moins de clubs... À l'échelle du pays, 3,8 % des licences sont localisées dans un quartier prioritaire alors que les 4,8 millions d'habitants de ces territoires représentent 8 % de la population. Leurs habitants pratiquent donc moins souvent un sport en club ou en association. Déjà importante chez les garçons avec 60,1 % de pratiquants dans les quartiers prioritaires contre 71,4 % dans un quartier non prioritaire, la différence devient abyssale chez les filles: 44,2 % contre 63,4 %!

 

Le foot d'abord

Une surreprésentation de certaines disciplines comme le footballqui accueille un licencié sur trois contre 15,5 % au niveau national, est aussi constatée. Cette affluence s'opère au détriment d'autres disciplines comme le tennis (3,5 % des licences délivrées en quartiers prioritaires, contre 8,5 % au niveau national) ou l'équitation (1,7 % contre 5,4 %). « Le sport licencié y accuse près de 10 points de différence par rapport au taux du reste du territoire français », constate le sociologue Gilles Vieille-Marchiset, directeur du laboratoire Sport et sciences sociales de l'université de Strasbourg. Sans compter que « les autres formes de pratiques plus informelles sont rarissimes », poursuit-il en insistant également sur les taux de pratiques plus faibles chez les femmes notamment.

 

Les équipements à la traîne

Sur le plan des équipements sportifs, les chiffres sont aussi dramatiquement évocateurs. Fin 2013, les quartiers prioritaires abritaient près de 9000 équipements sportifs ou sites de pratiques. C'est moins de 3 % de l'offre nationale, alors même que 7 % de la population française y résident. Ce qui représente, en moyenne, vingt-deux équipements sportifs pour 10000 habitants, alors que les unités urbaines dans lesquelles ils s'inscrivent en comptent en moyenne un tiers de plus (trente-quatre). Autres caractéristiques: 9 % de ces quartiers ne comptent aucun équipement sportif sur leur territoire, avec d'importantes disparités au niveau national. Illustration avec les piscines: dans les communes disposant d'un QPV, le taux d'équipements par habitant y est inférieur de plus de 40 % à la moyenne nationale.

 

Un parcours du combattant

Dans ce paysage morose, Gilles Leproust constate surtout que « la responsabilité sociale des clubs s'est accentuée. La paupérisation de nos quartiers pénalise le mouvement sportif, dont le rôle se complexifie ». Il cite l'exemple des déplacements du week-end. «Nous sommes dans des quartiers où la population n'a pas forcément de voiture, ou moins qu'ailleurs. C'est un parcours du combattant pour emmener des jeunes ». Mais surtout, « s'ils veulent avoir un minimum d'effectifs, les clubs sont contraints de fixer des prix de licences relativement faibles. Mais c'est un cercle vicieux. Comment ensuite embaucher les éducateurs dont ils auraient besoin? » Pour cet élu sarthois, « tout est une question de choix et de courage politique ». Il poursuit: « à Allonnes, le sport et la culture sont au cœur de notre politique municipale. Ils représentent 15 % de notre budget annuel. L'idée est d'essayer de multiplier les actions de terrain et les points où les habitants se rencontrent et font ensemble. Au-delà du vivre ensemble, cette notion de faire ensemble est cruciale ».

 

Beaucoup d'effets d'annonce

Même enjeu à Chalon-sur-Saône qui a mis en place une Caravane des sports. Elle sillonne les trois QPV de la ville- Aubépins, Stade et Prés Saint-Jean - durant trois jours consécutifs lors des vacances scolaires », développe Gilles Véchambre, le directeur des sports. «Nous nous installons dans les quartiers avec les clubs sportifs qui ont bien voulu s'associer à l'initiative ». Au niveau de l'organisation, cet événement nécessite « une coopération importante entre différents services de la ville, comme l'éducation et la jeunesse. Car le service des sports, seul dans son coin... ». Deux exemples parmi des dizaines d'autres... Au niveau local, « il existe effectivement quantité de bonnes pratiques qui ne demandent qu'à être démultipliées », reprend le sociologue Gilles Vieille-Marchiset. «Jusqu'ici, il y a eu beaucoup d'effets d'annonce de la part des gouvernements successifs », reprend le sociologue. «Mais soit rien n'est fait, soit c'est du saupoudrage ». Et Gilles Leproust de pointer ce qu'il appelle sobrement des « paradoxes »: « d'un côté, il y a les annonces. De l'autre, la diminution du budget sport du ministère et la suppression des emplois aidés, une mesure qui fait très mal aux associations ».

 

Un début de transversalité

Un premier pas a-t-il été franchi le 13 juillet dernier, à Marseille, lors d'un colloque - intitulé « Rencontres des solutions » - en présence de deux ministères: celui des Sports et celui de la Cohésion sociale? Ce rendez-vous marquerait en tout cas un début de transversalité, au sommet de l'État. «Pour la première fois, ces deux ministères montrent conjointement que le sport est une thématique clé des quartiers pour l'éducation et l'insertion », souligne Jean-Philippe Acensi, directeur de l'Agence pour l'éducation par le sport (Apels) et par ailleurs copilote du groupe de travail « Sport », du Plan de mobilisation pour la politique de la ville ou Plan Borloo (lire encadré). Et ce dans un contexte où 36 % des jeunes des quartiers prioritaires sont au chômage. Quasiment deux fois plus qu'au niveau national.

 

Des conventions pour développer l'offre

Laura Flessel (Sports) et Jacques Mézard (Cohésion sociale) ont ainsi signé des conventions auprès d'acteurs de terrain engagés pour le développement de l'offre sportive et l'insertion par le sport dans les quartiers. À l'image de l'association « Sport dans la ville » qui souhaite s'appuyer sur la dynamique des Jeux olympiques de Paris pour créer quarante-quatre centres sportifs dans autant de quartiers, d'ici à 2024. Et accompagner 5000 jeunes « dans leur accès à la formation et au monde professionnel ». Ou encore de l'Apels qui souhaite créer un nouveau métier « d'éducateur par le sport ». L'objectifest de « répondre aux problèmes de décrochage scolaire et de chômage des jeunes dans les QPV ». La création de 5000 emplois de ce type est évoquée. «Nous allons enfin pouvoir enclencher », sourit Jean-Philippe Acensi. Des structures comme « Fête le mur » ou l'Addap 13 (Association départementale pour le développement des actions de prévention des Bouches-du-Rhône) ont également conventionné.

 

En attendant la nouvelle gouvernance

« Ce colloque a représenté une grande avancée. La question est ensuite d'enclencher une vraie politique publique, un vrai programme d'action », complète M. Acensi. Mais au-delà de ce plan, une ouverture sera-t-elle possible du côté de la nouvelle gouvernance du sport français? Le futur projet territorial et le contrat qui en découlera devront en effet être basés sur au moins quatre politiques: le haut niveau, le sport professionnel, les équipements structurants et la lutte contre les inégalités d'accès à la pratique. Dans les banlieues, mais pas seulement.

 

Les ambitions sportives du Plan Borloo
« Développer et insérer nos quartiers par le sport », c'était le titre du programme 16 du rapport Borloo, rendu public fin avril 2018, sur demande d'Emmanuel Macron, le président de la République. Un plan - faut-il le préciser - qui s'inscrivait dans la lignée du plan « Citoyens du sport » lancé en 2015, sous l'égide de Thierry Braillard, alors secrétaire d'État aux Sports. Dans ce programme 16, différentes mesures sont donc proposées comme le fait « de former et recruter 5000 coachs d'insertion par le sport (éducateurs sportifs en club ou associations, éducateurs spécialisés ou scolaires) ». Mais aussi d'engager un plan national du sport à l'école, dans les QPV, avec notamment 350 postes de professeur d'EPS supplémentaires. Il est également question de la création d'une « fondation pour la jeunesse, dont les ressources proviendraient du ministère des Sports (50 millions d'euros) et du monde sportif professionnel par une taxe de 2 % sur les droits TV et de 2 % sur les transactions des joueurs professionnels France-France et France-étranger, en sus du financement revenant aux clubs formateurs. De quoi mettre à niveau environ 1000 équipements sportifs et doter les 428 QPV qui en sont dépourvus... L'accueil pour le moins réservé du président de la République à la notion de « plan banlieues » laisse cependant peu d'espoir sur les suites qui seront données. Pour télécharger le rapport: https://bit.ly/2IJNjIQ.

 

 

 

Sources: rapport annuel 2016 de l'Observatoire national de la politique de la ville (ONPV); « Activité physique, sédentarité et inégalités sociales », Observatoire national de l'activité physique et de la sédentarité (Onaps), mai 2017; « L'offre d'équipements sportifs et les freins à la pratique sportive dans les zones urbaines sensibles », ministère de la Jeunesse, de la Ville et des Sports, octobre 2014.

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